Jean-Claude Delepière (CTIF) «La lutte contre le blanchiment est de plus en plus inégale»

C’est peu dire que Jean-Claude Delepière, président de la Cellule de traitement des informations financières (CTIF), est amer (lui se dit « plutôt réaliste »). Si la CTIF lève de plus en plus de lièvres, elle peine à rattraper les blanchisseurs d’argent sale… Le manque de moyens n’explique pas tout. Notre rencontre

La CTIF a été plutôt active

l’an dernier…

C’est vrai qu’en comparaison des années précédentes, le nombre de dossiers a augmenté de manière significative en 2013. Peut-être pas en termes de volumes car en 2012 (2,54 milliards d’euros dénoncés, NDLR), un gros dossier lié à des achats d’or contre espèces a porté sur près d’un milliard d’euros. Ajoutez-y le fait qu’un gros dossier de blanchiment d’argent offshore via le canal bancaire, en provenance d’un pays de l’Est, a été détecté ces dernières années, et vous comprendrez pourquoi les chiffres ont naturellement pu être biaisés. Avec 1,185 milliard d’euros de capitaux où la CTIF a estimé qu’il y avait suffisamment d’indices sérieux de blanchiment, on peut parler de bon cru en 2013.

Mais si on devait caricaturer les chiffres de 2013, on dirait que la CTIF dénonce de plus en plus mais que l’on récupère de moins en moins…

On récupère effectivement peu. Il y a plusieurs filtres. D’abord, au sein de la CTIF elle-même, on peut fort bien avoir des soupçons de blanchiment de capitaux mais ne pas avoir d’éléments suffisants qui nous permettent de relier le blanchiment présumé à une forme déterminée de criminalité. 50 à 60 % des dossiers sont ainsi classés sans suite, au moins provisoirement. Ensuite, pour peu qu’on puisse établir un lien, que les conditions pour transmettre le dossier aux autorités judiciaires soient réunies, il faut encore arriver à prouver le blanchiment. Là, le taux de réussite est de 50 %. Un dossier sur deux est classé sans suite par le parquet. Enfin, et c’est là que le bât blesse le plus, il faut pouvoir récupérer ou confisquer cet argent issu du blanchiment ou de la criminalité. Là, nous tournons à un pourcentage de 3 à 4 % en Belgique, alors qu’on était à 5-6 % il y a quelques années, ce qui était déjà faible.

Pourquoi est-il si difficile de ramener l’argent dans les caisses de l’Etat ?

Vaste question… D’une manière générale dans ces matières, les autorités sont davantage réactives, plutôt que proactives. Pour diverses raisons, et pas seulement de moyens humains, logistiques ou financiers. On doit faire en sorte que les problèmes connus ne reviennent pas et en même temps, il peut arriver qu’un fait d’actualité ait une telle incidence sociétale qu’il devienne une priorité de travail. Pensez à la crise en Russie, qui débouche sur le gel des avoirs de certaines personnes. On peut aussi imaginer qu’une forme – même modeste – de criminalité suscite l’ire de la société au point de devoir cristalliser des moyens importants qu’on ne peut alors forcément pas dégager pour des secteurs d’activités plus « problématiques », comme le blanchiment lié au trafic de stupéfiants. La fraude fiscale est emblématique car elle génère au sein de la population un sentiment tout à fait légitime d’inégalité.

Le « tout à la transparence fiscale » dont on parle partout depuis des années, surtout depuis l’éclatement de la crise financière, ce sont des fadaises ?

Non. On sent qu’il y a ici et là la volonté de faire bouger les choses, surtout en matière de lutte contre la fraude fiscale, mais encore faut-il avoir les moyens de pouvoir mettre en application les décisions et réglementations prises, surtout quand le monde est devenu la « plaine de jeux » des criminels. Cette internationalisation rend difficile la traçabilité des flux de capitaux, d’autant que les pays, qui restent souverains, n’ont parfois pas toujours réellement intérêt d’un point de vue financier à coopérer.

Difficile ou impossible ?

Difficile. Il arrive parfois qu’on soit dans l’incapacité de repérer certains flux d’argent sale. Notre tâche se complique proportionnellement au degré de sophistication des techniques de blanchiment. Les transferts d’argent sale sont de plus en plus opaques et se font de plus en plus rapidement. Nous devons parfois travailler de manière artisanale pour tracer ces flux d’argent sale, en sollicitant nous-mêmes des partenariats avec d’autres instances, que ce soit au niveau national ou international.

Quelle stratégie faudrait-il mettre en œuvre ?

Il n’y a pas de continuité, pas de véritable culture des risques que la criminalité liée au blanchiment d’argent représente, pas de permanence dans les efforts accomplis. Il n’y a aucun sens de l’urgence ni de l’anticipation dans le chef des autorités politiques. Par-dessus tout, ce qui manque, c’est une véritable stratégie transnationale qui identifie de manière continue les menaces, les priorités, et les moyens de les remplir. Ce qui manque également, c’est de la coordination et de l’efficacité au niveau européen. Comme c’est le cas actuellement en Belgique, une coordination doit également être mise en œuvre pour ce faire. Cela n’est pas toujours évident dans la réalité et peut donc s’avérer problématique en termes d’effectivité. Il n’y a pas de cellule européenne qui échange des informations et des analyses stratégiques de flux, ce qui permettrait de faciliter la traçabilité des mouvements de capitaux au niveau national.

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