La Sûreté de l’Etat demande des soins intensifs

C omment aurions-nous pu contrer la NSA américaine, alors que depuis deux ans, nous n’avons même plus de central téléphonique en ordre de marche ? » A l’approche du dernier Conseil des ministres de la législature, c’est un coup de gueule vibrant qu’avait lancé le syndicat du personnel de la Sûreté de l’Etat Sypol-VSE (Veiligheid van de Staat Sûreté de l’État), et il a été très partiellement entendu : alors que les promotions y sont bloquées depuis des années, des épreuves de capacité vont pouvoir être organisées, la pyramide hiérarchique va être partiellement remodelée, et des fonds sont promis de manière récurrente pour le personnel et les promotions (1 million d’euros/an) ainsi que la mise à jour de l’infrastructure technique (600.000 euros/an). Dont un nouveau central téléphonique, Alléluia ! Les seuls fonctionnaires de ce Royaume à pouvoir nous écouter vont enfin pouvoir appeler…

Dans la foulée, les agents de renseignement ont vu débarquer boulevard Albert II un nouvel administrateur général, Jaak Raes, l’ancien directeur du Centre de crise, qu’ils identifient comme un manager et un leader d’équipe. « C’est ce qu’il faut, un gestionnaire », commente le délégué permanent Sypol-VSE Etienne Annaert. Autre bonne nouvelle aux yeux des syndicalistes : le départ à la pension du directeur des opérations, qu’ils identifient comme l’une des sources de non-dialogue et de blocage avec l’inspection des Finances et le cabinet de la Justice.

Mais la situation s’est à ce point dégradée ces dernières années que les voyants d’alerte restent aveuglants. Le syndicat Sypol-VSE continue à dénoncer l’absence de plan de personnel, l’absence de perspectives de recrutement (il manquerait plus de 150 agents, tant en services extérieurs qu’intérieurs), un aveuglement du pouvoir politique qui se refuse à fixer ses priorités et à mettre en adéquation les missions et les moyens – « Le comité ministériel du renseignement ne s’est plus réuni depuis deux ans », dénonce la présidente du Sypol-VSE Annemie Vansichen.

De manière plus inquiétante, le syndicat constate que l’une de ses demandes pressantes ne sera pas rencontrée : disposer de véritables professionnels pour assurer la direction des ressources humaines, la direction de l’informatique (ICT) et la direction du budget. En lieu et place, le syndicat dénonce de manière virulente le parachutage politique d’un conseiller de Didier Reynders (MR), qui endosserait la fonction nouvelle de « directeur d’encadrement » et ferait son entrée au comité de direction.

Le personnel est visiblement désorienté et, face aux attaques récurrentes du monde politique – notamment SP.A –, se demande si la volonté n’est pas de mettre à mort la Sûreté. « En réalité, seule Milquet a pris notre défense, note Annemie Vansichen, la ministre de tutelle (NDLR : Annemie Turtelboom) étant débordée par bien d’autres dossiers Justice qui nous relèguent toujours au second plan. »

Dans ces conditions, lorsqu’un récent rapport d’enquête du Comité R a souligné les carences de la Sûreté face à l’espionnage de masse de la NSA, les syndicalistes explosent : « Nous ne sommes nulle part en cyber-contrespionnage ! Il faudrait d’abord changer notre serveur informatique, une dépense bien plus importante encore (que la centrale téléphonique attendue plus de deux ans)  ! »

Le matériel obsolète

Sans centrale téléphonique depuis deux ans

« En pratique, 80 % des téléphones fixes posés sur nos bureaux ne fonctionnent pas, ils ne nous permettent même pas d’appeler, en interne, d’un poste à l’autre », explique Annemie Vansichen, présidente du syndicat Sypol-VSE. Le problème ? La centrale téléphonique de la Sûreté serait à la fois obsolète et de taille trop réduite. « Par section (NDLR : une section peut compter de 5 à 40 personnes), le téléphone du chef de section est généralement raccordé, ainsi qu’un second appareil pour la totalité des autres fonctionnaires. C’est tout. Les autres utilisent leurs GSM – ou leur GSM de fonction, crypté. Lorsqu’ils ont du réseau ! Car dans certaines parties du bâtiment, il n’y a pas de couverture GSM. »

Pour les jeunes agents de renseignement, l’absence de ligne fixe pose un problème particulier : « Imaginez le jeune inspecteur qui démarche la police fédérale pour obtenir des informations de police. Lorsque le policier veut s’assurer que l’inspecteur travaille bien à la Sûreté, cet inspecteur ne peut pas donner de numéro d’appel fixe, il doit donner un numéro de portable… »

Porté à la connaissance des ministres avec retard en mai 2013, ce problème téléphonique a fait l’objet à la mi-mars d’un accord budgétaire (600.000 euros). Mais ce n’est pas réglé pour autant : « Lorsque le nouvel administrateur général, Jaak Raes, a convoqué ses directeurs pour régler le problème, il a demandé à voir le cahier des charges, affirme le délégué permanent Sypol Etienne Annaert. Et il n’y en avait toujours pas, deux ans après la panne ! »

Le cadre de personnel reste incomplet

Il manque au moins 150 agents

L’administrateur général sortant Alain Winants l’avait répété : « Il y a un seuil critique sous lequel un service de renseignement ne peut pas descendre en termes de personnel, matériel et moyens, faute de ne plus être à même d’assurer les missions qui sont les siennes. » Mais comme le nombre des effectifs est une information délicate, le manque réel n’est jamais publiquement dénoncé. Le syndicat Sypol-VSE met les pieds dans le plat : « Pour les services extérieurs (Ndlr : ceux qui collectent l’information, qui effectuent les enquêtes de sécurité, qui assument la protection rapprochée des personnes) il manque une centaine de personnes », estime la présidente Annemie Vansichen. « Pour les services intérieurs (Ndlr : analyse et services logistiques), il en manque certainement cinquante. » Faisons nos comptes : plus de 15 % dans un service, et 20 % dans l’autre. « C’est la disette dans toutes les sections : des gens sont découragés et quittent la Sûreté faute d’examen de promotion, des gens assument des positions ad interim au-dessus de leurs compétences, certains sont en arrêt maladie, en pension, ne sont pas remplacés, etc. »

Le syndicat n’attaque pas directement le pouvoir politique : il affirme que la direction – culture excessive de discrétion ? – s‘est toujours refusée à transmettre à la tutelle un organigramme précis de la Sûreté, ce qui aurait permis aux Finances, à l’Intérieur et à la Justice d’agir en toute connaissance de cause. Le reproche adressé au politique est de ne pas adapter les missions aux moyens et inversement : « Que faut-il abandonner – sectes, crime organisé, contre-espionnage, prolifération, etc. – pour suivre les jeunes qui partent et reviennent de Syrie ? Faute de personnel, quels pays d’Afrique faut-il abandonner ? »

Les carrières sont immobilisées

Plus d’examen de promotion depuis sept ans

Le Conseil des ministres du 24 avril a approuvé les modalités d’examen pour deux catégories de personnel, les inspecteurs B5 (hiérarchie moyenne) et les commissaires A5 (presque le grade le plus haut). Il était grand temps car la Sûreté n’avait plus connu pareils examens depuis plus de sept ans. Les strates intermédiaires et hautes de la hiérarchie s’étaient progressivement vidées. Reste à voir quand se tiendront ces examens. « Les quelques plans présentés aux Finances depuis 2010 ont été rejetés parce que mal ficelés », dit le délégué permanent Sypol Etienne Annaert. A l’instar des dossiers de remplacement de matériel qui échoueraient faute de gestionnaires compétents au sein de la Sûreté, « Il n’y a pas une seule personne qui a su gérer, avec l’inspection des Finances et le cabinet (NDLR : de la Justice), des négociations convenables pour le personnel, poursuit Annemie Vansichen. Pour pallier ce problème, l’une de nos demandes est une véritable direction des ressources humaines. » Cette DRH a pourtant été budgétée, mais, accusent les syndicalistes, attribuée arbitrairement à un non-professionnel. De ce point de vue, deux indicateurs positifs : d’une part, l’attribution à la mi-mars d’un budget supplémentaire et récurrent d’un million d‘euros pour le personnel et les promotions. Par ailleurs, les premiers contacts avec le nouvel administrateur Jaak Raes ont fait naître un véritable espoir : « Il nous semble que le nouvel administrateur général a vraiment pris la décision de redresser la barre, estime Etienne Annaert. Maintenant, on a vraiment un manager. » L’attaque viserait moins l’administrateur partant que le directeur des opérations.

Le comité de direction s’est politisé

Un cinquième directeur, « cinquième colonne» ?

Les syndicats tirent à boulets rouges sur l’un des « dinosaures » (sic) du comité de direction, happé par la retraite d’ici un mois. Enfermé dans une « mentalité d‘un autre âge », il aurait refusé au pouvoir politique la transparence de gestion qui était légitime. Et le pouvoir politique s’est en quelque sorte vengé : si le syndicat se réjouit du profil de l’administrateur général (AG) Jaak Raes, la fonction d’administrateur général adjoint (AGA), comme on le sait, a été taillée sur mesure pour un homme du PS, Pascal Petry. L’homme ne s’attire pas les foudres du Sypol, mais il lui est tout de même reproché de « ne rien connaître au renseignement ». Cependant, la fureur du syndicat se concentre sur le parachutage annoncé d’un « 5eme directeur » (outre l’AG, l’AGA, le directeur de l’analyse et le directeur des opérations) : le « directeur de l’encadrement », dont le (nouveau) poste et le (bon) salaire reviendraient à un candidat malheureux au poste d’AGA, Hugues Brulin, jusqu’ici conseiller dans le cabinet ministériel de Didier Reynders (MR). Cette désignation arbitraire, si elle devait se confirmer, a pour Annemie Vansichen un impact évident : « Sur trois nominations, cela en fait tout de même deux qui ne connaissent rien au renseignement... » Même s’ils n’ont guère connu de politisation depuis trente ans, les syndicalistes ne craignent pas l’espionnage des partis - « il suffira de les tenir à distance des aspects opérationnels ». Mais en termes d’encadrement, ces mêmes syndicalistes souhaitaient trois pros de la logistique, de l’ICT et des ressources humaines. Or ils n’hériteraient que d’un poisson-pilote, un grand bleu. Dur.