De la folie des grandeurs à la descente aux enfers

Immobilière, bancaire, économique : la crise a pris les Espagnols à la gorge. L’austérité se prolonge durement. La crise est aussi politique : les élites sont conspuées, rejetées.

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 10 min

M itin aplazado. Meeting reporté. L’onde de choc de l’assassinat d’Isabel Carrasco ce lundi 12 mai, à 650 kilomètres de Segorbe, s’est propagée jusqu’ici. Le rendez-vous électoral du Parti populaire (PP), la droite au pouvoir en Espagne, n’aura pas lieu ce soir au Teatro Serrano, dans cette petite localité plantée à une soixantaine de km au nord de Valence, troisième ville du pays. La campagne pour le scrutin européen, à peine audible, suspend son vol, tétanisée par le crime. La présidente PP de la province de Léon, dans le nord-ouest de l’Espagne, a été abattue la veille, de trois balles tirées dans le dos. Le pays, où les assassinats de politiques remuent de douloureux souvenirs, est en deuil.

Le parti conservateur et son rival socialiste, le PSOE, enterrent momentanément la hache de guerre électorale. Le motif du crime apparaît cependant rapidement : purement personnel et pas politique. Une mère et sa fille sont arrêtées à Léon et inculpées comme auteurs présumés de l’assassinat. La fille avait été licenciée par l’administration de la province mais lui devait encore quelques milliers d’euros : la mère a tiré par « vengeance personnelle sans relation avec le mandat politique », s’est empressé d’indiquer le ministère de l’Intérieur. Depuis, les grands journaux comme El País et El Mundo supplient de ne pas se perdre en conjectures sur le contexte du drame. L’ex-chef socialiste du gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, s’est joint à l’appel : « Un assassinat est seulement un assassinat. Tuer c’est tuer. C’est absolument inexplicable ».

Mais sur les réseaux sociaux, cela s’agite. Et si cette violence reflétait le climat délétère du moment ? La crispation sociale à cause de la terrible crise économique que traverse le pays depuis cinq ans, sur fond de chômage, de coupes sociales, de désespoirs mais aussi d’enrichissement scandaleux de quelques corrompus ? Une élue locale du PSOE a été contrainte à la démission pour avoir écrit sur Facebook : « Qui sème le vent, récolte la tempête ».

« C’est triste l’Espagne, maintenant. Les gens n’ont plus d’énergie. Je me souviens de l’époque où il y avait des grues, des grues : dans tous les sens ! Même dans les petits villages… » Béatrice Gourdin a quitté la Belgique et sa carrière en agence de voyages, il y a seize ans, pour s’installer en Espagne, la tête pleine de projets : agriculture bio, guide touristique, cours de français, un camping, des chambres d’hôtes… C’était la décennie d’une croissance spectaculaire, du boom immobilier. Puis cette « bulle » a explosé et la crise bancaire et financière a fini par mettre les Espagnols à genoux.

Depuis quatre ans, Béatrice et son mari Copo, un ex-berger du cru, cultivent olives et cerises sur les hauteurs de Caudiel, un village PP de quelques centaines d’habitants, à moitié désert, niché à 600 mètres d’altitude près de Segorbe. La dernière pluie remonte à huit mois. Les Arabes, heureusement, ont mis au point il y a quelques siècles un fantastique système d’irrigation, qu’aucun moyen moderne n’est venu remplacer. « Ici, rien n’est simple, ni ne vient en appuyant sur bouton, explique Copo. Derrière chaque acte, il y a un effort. » Un travail de titan, à la force du poignet. Sans revenu garanti. C’est la norme, dans le coin.

Le chômage est endémique. « Je suis étonnée quand je rencontre quelqu’un qui va travailler », dit Béatrice. Beaucoup de jeunes, cette « génération laminée » malgré des études, des voyages, des Erasmus, reviennent dans les villages pour vivre de la pension des grands-parents et des produits de la terre… C’est le colchón familial, le matelas, la soupape de sécurité de l’Espagne. Mais les vieux se méfient de l’explosion sociale : « Quand ils auront faim, promettent-ils, on sortira les fusils ! »

En cette fin d’après-midi, Béatrice va faire goûter ses confitures au Centre social-bar Terra, à Benimaclet, un quartier universitaire du nord de Valence. Le café, relativement « jeune » et « alternatif », est bondé. Le brouhaha est intense, et les bières artisanales méritent le détour. « Peut-être que les grandes entreprises, celles cotées en bourse, vont bien, note Marina Guedon. Les coupes budgétaires vont peut-être produire quelques résultats sur le plan macro-financier. Mais il faut voir la réalité. »

La réalité ? Un jeune sur deux est au chômage à Valence. Les aides sociales sont chiches, même si les hôpitaux publics sont gratuits mais menacés de privatisation. Le « chèque-bébé » de Zapatero a été supprimé. La TVA est passée de 16 à 21 %. Les salaires ont été rognés. Le coût des études augmente, les bourses diminuent. Le marché du travail a été « flexibilisé ». L’économie informelle, le marché noir, progressent. Il y a moins de pompiers et plus d’incendies. Beaucoup de familles ont vu leurs revenus chuter de moitié, ou davantage. Et tout coûte plus cher.

« Même des ingénieurs ont été licenciés », dit Marina. L’Espagne connaît une nouvelle vague d’émigration. Et un exode des cerveaux. « Avant, on disait : “viens en Allemagne, Pepe”. Maintenant on dit : “viens en Allemagne, ingénieur Pepe !  ”», raconte Alfonso Álvarez, dont la famille a elle-même émigré, par deux fois, en Belgique. Un premier retour, en 1970, s’était révélé invivable : à 13 ans, Alfonso était réduit à faire l’apprenti, à la chaîne, pour 600 pesetas par semaine (3,50 euros). Toute la famille était logée à la même enseigne. « C’était le tiers-monde ».

Aujourd’hui, seul le budget des forces anti-émeutes a été multiplié, « par dix, au moins. Avec la “justification” de la crise, le gouvernement a fait passer des politiques de droite dure – ce qui expliquerait aussi l’absence d’extrême droite en Espagne. Certains disent que c’est un recul de 30 ans », ajoute Alfonso Álvarez. Le projet de limitation drastique du droit à l’avortement est emblématique.

La classe politique paie cash ce marasme. Autant dire que le grand vainqueur du scrutin de dimanche, ici, sera l’abstention. « L’Europe ne fait pas partie du quotidien des gens », estime Marina. « La campagne électorale ne vit pas, ici. Personne n’en parle », affirme Giuseppe Ponzio Savino, qui participe au mouvement des « indignés ». Une façon de « reprendre sa vie en main et de faire de la politique » en dehors du « système ».

A côté du Mercado Central, au cœur de la ville, sur la place de Ciutat de Bruges, on finit par dénicher quelques affichettes. Du parti communiste (« Hors de l’UE, de l’Otan et de l’euro ») et de Podemos (« C’est l’heure du peuple »), sorte de Yes we can espagnol proféré par cette nouvelle formation imaginée dans les campements des Indignados. Quelques banderoles des deux partis ultra-dominants flottent, çà et là, sur de grandes avenues.

« C’était peut-être différent dans les années 90 quand l’Europe, c’était nouveau, reprend Giuseppe. Mais aujourd’hui, les gens dans les pays du Sud sont très fâchés contre l’Europe. L’UE a imposé un changement de Constitution (la fameuse « règle d’or » d’équilibre budgétaire, ndlr), sans référendum. Les gens n’ont pas confiance en la politique. Les partis vont peut-être promettre l’une ou l’autre chose mais les gens savent que rien ne changera car le vrai pouvoir est à Francfort : à la Banque centrale européenne. »

L’Europe, idéalisée pour sa modernité post-franquisme au moment de l’adhésion de Madrid en 1986, est, depuis la crise, associée à « l’Allemagne, à “la Merkel”, à l’austérité », résume Alfonso. Avant la crise, l’Espagne était l’un des pays les plus europhiles de l’UE. « Le sentiment général, c’est qu’il n’y a plus rien à espérer des politiciens. Qu’il n’y a pas d’alternative. Qu’ils sont tous pareils, et tous corrompus ». Le PP, surtout, mais aussi le PSOE, sont tous deux éclaboussés par des scandales de corruption. Dans la ville de Valence comme dans la région, dominées par le PP, c’est surtout le parti conservateur qui est dans la ligne de mire de la justice. « Un vrai scandale et on a l’impression qu’ils sont intouchables ! Et si les politiques donnent l’exemple, les gens font de même », assène Copo.

Beaucoup de travaux d’infrastructures ont été co-financés par des fonds européens, à l’époque de l’âge d’or et de l’argent facile. Mais les rumeurs de travaux inutiles, de pots-de-vin et de gaspillages sont légion. A Castellón, des années de prison pendent au nez de Carlos Fabra, l’ex-président de la province. Ce cacique du PP est à l’origine d’un projet délirant : la construction, à coup de deniers publics, d’un nouvel aéroport près de Castellón de la Plana, à un battement d’ailes de celui de Valence. Aucun avion n’y a jamais atterri ni décollé ! Seuls les oiseaux y nichent…

Les courses de Formule 1, les régates de voile, l’épidémie de construction d’hôtels et la politique des grands événements, congrès et foires commerciales : tous ces « gouffres à millions se sont écroulés les uns après les autres. La folie des grandeurs a été réduite en cendres », conclut Alfonso.

Même les exceptions suscitent la polémique. A Valence, Ikea ouvrira un magasin à la mi-juin, au sud de la ville. Fin décembre dernier, l’enseigne annonçait le recrutement de 400 travailleurs. En 48 heures, plus de 20.000 demandeurs d’emploi postulaient ! Depuis, le géant suédois prépare les esprits et multiplie les opérations-séduction : concerts, animations, ateliers pour enfants… Car c’est évident : l’industrie locale du meuble, une force de la région, est définitivement condamnée.

 

 

Vicent Marti: « Le gouvernement espagnol est clairement responsable »

Vicent Marti, 61 ans, et sa compagne Toñi Jimenez, sont des aficionados du bio. Le mardi, des citadins débarquent chez eux, à Alboraia, en banlieue de Valence, pour prendre livraison d’une caisse de légumes variés, cultivés avec attention dans la huerta du nord de la ville, vaste zone potagère de 600 km². Le paysage, terrain plat, est saisissant : des champs, la ligne de chemin de fer, puis l’autoroute et, enfin, la barre d’immeubles pastel Hollywood, semi-vide, dont on se demande si ce n’est pas un décor de cinéma. Derrière : la mer. Le boom immobilier espagnol est là. « Toute la huerta sud a été perdue à cause de ce boom », assène Vicent Marti. Le littoral est désormais bétonné à 85 %, reléguant l’agriculture, légumes ou orangers, plus loin, vers la sierra. Et maintenant que la fameuse « bulle » de la fièvre immobilière a explosé, un quart du million d’immeubles vides recensés en Espagne languissent, dit-on, sur les côtes valenciennes.

« Le gouvernement espagnol est très clairement le responsable de la crise économique, estime Marti. Cela a commencé avec Gonzáles (le chef du gouvernement de 1982 à 1996, ndlr), qui a accepté l’argent de l’Europe. Pour les TGV, les routes, etc. C’était nécessaire mais, maintenant, l’Espagne est endettée. Et tout cela retombe sur la population. Il y a eu des gaspillages et des détournements. “On” se met de l’argent dans les poches. Il y a vraiment eu des abus : une autoroute de… 3 km entre deux villages ! L’UE est en partie responsable car, longtemps, il n’y a pas eu de vrais contrôles. Et le pays est étranglé », dit-il, joignant le geste à la parole.

« Et maintenant, ils veulent construire une route à deux bandes à travers champs, des champs qui ont une grande valeur ! », embraie l’agriculteur. C’est d’autant plus lamentable, que la situation dans l’agriculture est « chaotique. Depuis que l’Espagne est entrée dans l’UE, la situation a complètement changé. En mal. Dans le Nord, avec les quotas laitiers, les petites exploitations ont disparu au profit d’une agriculture intensive. Au Sud, les monocultures se sont imposées. Les prix ont chuté. La concurrence a augmenté ». Et les petits marchés, la vente directe, sont écrasés par les géants de la distribution mondialisée. Un hypermarché Auchan trône à côté de la barre d’immeubles. « Aux champs… », grince Vicent Marti.

L’Europe, cependant, n’est pas synonyme de tous les maux pour le couple d’agriculteurs. Désormais, les eaux qui étaient « hyper-contaminées » sont à peu près assainies. Des contrôles phyto-sanitaires se sont imposés. « Et les militaires sont dans leurs casernes ! »

Pour la première fois de sa vie, Vicent Marti votera aux européennes de ce dimanche. Pour les Verts. « José Bové est venu ici ».

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