Ces faits antisémites qui ont entaché la Belgique

« L’antisémitisme, c’est une évidence, fait partie de ces émanations odieuses que nous n’avons pas le droit d’ignorer », déclarait en avril dernier Elio Di Rupo. « Autour des écoles et des synagogues, sur la voie publique en général, l’insouciance n’est pas toujours de mise. La prudence est encore trop souvent la règle dans votre quotidien, dans vos activités. Révéler sa qualité de Juif, c’est parfois prendre un risque. Ce qui est inadmissible ! On se pince pour y croire, plus de 70 ans après la Shoah. Mais nous ne pouvons pas fermer les yeux sur ce constat désolant ».

Ces mots prononcés par Elio Di Rupo lors du lors du dîner annuel du Comité de coordination des organisations juives de Belgique renvoient à la haine antisémite. Une haine qui se rencontre encore parfois en rue, et plus sûrement via les réseaux sociaux où des propos antisémites et plus largement racistes s’expriment sans coup férir, tout en polluant jour après jour les esprits.

L’antisémitisme en Belgique n’est pas qu’affaire de mots. En 1989, l’assassinat du Dr Joseph Wybran a rappelé qu’il n’y a pas toujours loin de la parole aux actes.

En 1989, l’assassinat de Joseph Wybran

En 1988, Joseph Wybran accède à présidence du CCOJB. Il a 47 ans. C’est un médecin réputé, chef du service Immunologie de l’hôpital universitaire Érasme. Il dirige une cellule antisida et est membre du comité de lecture d’une dizaine de publications scientifiques. De plus, il était membre du Comité national de la société d’immunologie et de pharmacologie. A l’Université de Californie, en 1972-73, il a mis au point un test d’identification des déficiences immunologiques. Utilisant des produits nouveaux, il a expérimenté sa méthode à l’hôpital Erasme. Sa mort violente interrompra également les recherches qu’il menait sur les rapports entre la défense immunologique et le système nerveux central. Sa mort privera des sidéens de ses soins et des espoirs que portent ses recherches.

Joseph Wybran est aussi un homme particulièrement actif dans la vie communautaire juive belge. Il s’investit notamment dans le dossier du carmel d’Auschwitz.En 1984, huit carmélites se sont installées dans un bâtiment situé à l’intérieur du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Rapidement, la polémique enfle. Plusieurs personnalités juives mais aussi catholiques s’élèvent contre cette « christianisation de la mémoire » de la Shoah. Cette affaire qui durera dix ans marquera la plus grave crise des relations entre juifs et chrétiens depuis la Shoah.

De 1977 à 1987, Joseph Wybran a aussi dirigé le Comité belge d’aide médicale à Israël, un organisme qui fournit du matériel médical aux zones défavorisées de l’Etat hébreu. Il fut encore président de la section bruxelloise du B’nai B’rith, une institution qui rassemblait quelque 500.000 membres dans le monde et qui s’occupait notamment de permettre des transplantations cardiaques à des malades qui ne pouvaient être traités en Israël. A son initiative, une vingtaine de transplantations ont eu lieu, en trois ans, à l’hôpital Erasme.

Ce passé mis en évidence, « Le Soir » de 1989 tint ainsi à dire de lui qu’il n’avait rien d’un fanatique : « Chercheur, philanthrope et praticien très absorbé, le Dr Wybran, dans son militantisme pour la cause juive, n’avait rien d’un fanatique. Au moment de son accession à la présidence du Comité des organisations juives, Yasser Arafat annonçait un adoucissement des objectifs de l’organisation qu’il dirige (…) Il observait aussi avec satisfaction la vitalité des Juifs laïcs à Bruxelles (…) La capitale belge, remarquait-il encore, est la plaque tournante du combat pour la libération des Juifs d’URSS. »

Mais le 3 octobre 1989, la communauté juive se réveille hébétée : Joseph Wybran vient d’être abattu d’une balle en pleine tête au moment où il regagnait sa voiture sur le parking de l’hôpital Erasme, à Anderlecht. Il décédera ans la nuit, au service des urgences du même établissement, en dépit des soins immédiats prodigués par ses confrères. Il n’y a pas de témoin, l’agresseur est en fuite.

« Ce n’était pas un fanatique »

Le Soir de l’époque relate : « Né en mai 1940 et domicilié clos Drossart, à Uccle, Joseph Wybran était une haute personnalité dans les milieux juifs de Belgique ainsi que dans les milieux médicaux. On comprend donc que l’attentat dont il a été victime a créé un vif émoi dans ces communautés, chacun s’interrogeant sur ses circonstances et ses motivations. (…) C’est peu après 18 h, mardi, qu’un passant a découvert, sur le sol, à côté de son véhicule, le corps du médecin. On a pensé d’abord que le responsable du service d’immunologie de l’hôpital Erasme avait simplement fait une chute et s’était gravement blessé à la tête. La victime a alors immédiatement été transportée au service des urgences de l’hôpital, à quelques centaines de mètres du parking. C’est là qu’on a constaté que Joseph Wybran avait été atteint d’une balle tirée en pleine tête. La police a été prévenue aussitôt ; il était sans doute un peu plus de 19 h.

L’assassin du Dr Wybran attendait vraisemblablement sa victime sur le parking. Armé d’une arme de poing de petit calibre – comme les préfèrent les tueurs professionnels – l’assassin a probablement abattu le médecin à très courte distance. Aucun témoin direct de la scène n’a pu être retrouvé par les enquêteurs. On n’a même aucune certitude sur les moyens de fuite utilisés par le ou les agresseurs.

Une descente du juge d’instruction Françoise Cudell et du substitut Véronique Stevens, accompagnées par le médecin légiste Bonbled et l’expert en balistique Dery a immédiatement été organisée. A cet instant le Dr Joseph Wybran était entre les mains des chirurgiens de l’hôpital Erasme qui se déclaraient extrêmement inquiets sur le sort de leur patient. Dans la nuit de mardi à mercredi, après l’opération, comme le craignait ses confrères, le Dr Wybran décédait. »

Environ 5 000 personnes assistent à ses funérailles, dont Melchior Wathelet (PSC), Jean Gol (PRL), Mark Eyskens (CVP), Philippe Moureaux (PS), le cardinal Godfried Danneels… À l’époque, l ’ambassade d’Israël à Bruxelles constate, pour sa part, « un réveil de la haine et de la violence anti-juive ».

Qui a tué Wybran ? Les années passent et aucune réponse n’est donnée à cette question. Ce n’est que le 18 février 2008, à la faveur d’un coup de filet opéré au Maroc contre un réseau criminel et terroriste dirigé par le Belgo-Marocain Abdelkader Belliraj, que le dossier de l’assassinat de Joseph Wybran remonte à la surface. Où elle stagne désormais. Car aujourd’hui, au grand dam de sa famille, l’affaire n’est toujours pas éclaircie et menace d’être classée.

L’hypothèse terroriste

Déjà à l’époque, les commentateurs ne se faisaient guère d’illusion : l’assassinat du Dr Wybran risquait de rester sans explication policière : le tueur que personne n’a vu ni entendu a tiré une seule fois. L’hypothèse terroriste fut la plus généralement retenue. Et pourtant, ce médecin, a-t-on souvent dit à l’époque, « ce médecin n’avait rien d’un fanatique ». En janvier 1989, il déclarait encore : « Nous devons admettre qu’un certain réalisme politique propulse l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) vers des négociations, si bien que l’on ne peut négliger ce que déclare Arafat, même si on peut estimer qu’il est isolé ».

La même modération s’était manifestée dans ses propos touchant l’affaire du carmel d’Auschwitz. « Nous n’avons pas réussi à faire comprendre que le carmel est la négation par l’Eglise du génocide juif ». Son intention était de créer un comité de psychiatres et de psychologues qui étudieraient le pourquoi du malentendu et mettraient en lumière l’extrême sensibilité du judaïsme à ce sujet. Ce n’était pas là des démarches d’un homme impulsif, propres à déchaîner la violence.

Une extrême violence pour contexte

L’homme est un sage, mais le contexte lui est à la violence. En 1989, lorsque Joseph Wybran est assassiné, le terrorisme sous ses multiples facettes a déjà plusieurs fois frappé la Belgique. Le journaliste su Soir René Haquin fait ainsi l’effrayant inventaire de cette violence aveugle : « Premier attentat, en septembre 1969, contre les bureaux bruxellois de la compagnie israélienne El Al. Suivi en septembre 1972 – l’année du massacre de « Septembre noir » au village olympique de Munich – par l’attentat contre Zadek Ophir, grièvement blessé d’une rafale de mitraillette tirée par le marocain Hassan Joudat, qui venait de sortir de prison et qui réussit à quitter le pays sans se faire arrêter. Les années qui suivirent furent marquées par de nombreuses alertes à la bombe dans les gares et les aéroports et la Belgique mit sur pied une unité de lutte contre le terrorisme, l’escadron Diane. En 1978, des lettres piégées furent adressées à des diplomates israéliens en poste à Londres, Genève, Paris et Bruxelles, où la police intercepta un envoi avant qu’il parvienne à l’attaché militaire de l’ambassade d’Israël. Il y eut l’attentat à la grenade, perpétré par trois Palestiniens, le lundi de Pâques 1979 à l’aéroport de Zaventem : douze blessés parmi les passagers qui débarquaient du vol El Al en provenance d’Israël. On découvrit à cette occasion que des gardes israéliens en armes étaient autorisés à surveiller, dans la zone internationale de l’aéroport, les départs et les arrivées d’avions d’El Al. Malgré les menaces palestiniennes visant à faire libérer les deux terroristes arrêtés, ceux-ci furent condamnés à huit ans de prison l’été suivant.

En juillet 1980, nouvel attentat à Anvers contre un groupe d’enfants juifs qui partaient en colonie : un tué, dix-neuf bessés. La communauté juive constitua alors une garde armée, tant à Anvers qu’à Bruxelles, tandis que le dispositif policier belge se mobilisait contre le terrorisme. Le lanceur de grenade, arrêté, fut condamné à mort.

Un autre Palestinien fut intercepté à Bruxelles après une tentative ratée d’attentat sur les passagers d’un vol El Al à Zaventem et un projet d’attentat contre un bureau israélien de tourisme à Bruxelles. L’année suivante, cinq mois après l’assassinat de Naïm Khader, le représentant de l’OLP à Bruxelles, un attentat détruisit la Hovenierstraat à Anvers, en octobre 1981 : trois tués, cent blessés par l’explosion d’une camionnette piégée devant la synagogue.

Mitraillade encore en septembre 1982, à la grande synagogue de Bruxelles, rue de la Régence : cet attentat fut à l’origine de la création du GIA, le groupe interforces antiterroriste qui ne commença cependant à fonctionner concrètement que deux ans plus tard, au début de la campagne d’attentats des Cellules communistes combattantes CCC. »

Un nouvel attentat à l’explosif perpétré en novembre 1986 contre la synagogue d’Anvers et revendiqué à Beyrouth ne fit que des dégâts matériels. Un diplomate syrien fut encore l’objet d’un attentat à Bruxelles en octobre 1987, puis en 1988 ce fut au tour de l’imam de la grande mosquée. »

Après le 11 Septembre

L’antisémitisme en Belgique connaîtra encore d’autres soubresauts. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, diverses rumeurs furent lancées ainsi dans tous les sens. Dont un qui voulait que l’ensemble du personnel d’origine juive – soit 4.000 personnes – travaillant habituellement dans les deux tours détruites par les avions kamikazes aurait été prévenu qu’il ne fallait pas se rendre le 11 septembre au WTC. Résultat : aucun Juif ne figurerait parmi les victimes !

Cette information circula comme une traînée de poudre à travers le monde, de Karachi aux quartiers de grandes villes européennes (dont Bruxelles) où vivent des populations issues de l’immigration arabo-musulmane. L’objectif de cette rumeur ? Accréditer l’idée que ces attentats auraient été l’œuvre des services secrets israéliens pour accuser à tort le monde musulman. Ainsi, le réseau terroriste de Ben Laden, du même coup, devenait étranger aux massacres commis aux États-Unis. Et la guerre lancée contre lui et ses protecteurs talibans afghans, véritablement injuste.

En 2008, l’opération Plomb durci menée par l’armée israélienne contre la Bande de Gaza provoqua des réactions antisémites à Bruxelles et à Anvers. Des représentants de la communauté juive ont souvent fait valoir depuis qu’elle avait régulièrement à souffrir des tensions importées en Belgique par le conflit israélo-palestinien.