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Tout un pays sous le choc de la fusillade

Un homme à tué quatre personnes au Musée Juif à Bruxelles.

Temps de lecture: 9 min

Henri Bartholomeeusen : « Ma réponse : visiter ce musée ! »

Place Poelaert, 17 heures. Quelques kippas, plusieurs foulards islamiques, un chèche palestinien se fondent dans une foule hétéroclite rassemblée pour rendre hommage aux quatre victimes de l’attentat perpétré samedi au Musée juif de Bruxelles. Car c’est un fait : la communauté juive de Belgique est sous le choc. Mais elle n’est pas seule. De nombreux quidams, laïques, humanistes, catholiques, musulmans n’ont pas hésité à se manifester. Le discours du nouveau président du Centre d’action laïque, Henri Bartholomeeusen, est d’ailleurs interrompu par une salve d’applaudissements à ces mots : « Aujourd’hui, nous appartenons tous à la même communauté : celle de l’humanité. » Une communauté qui traverse d’ailleurs les frontières : l’ambassade belge de Paris a également vu se rassembler quelques centaines de personnes dimanche soir.

C’est dans cet esprit d’hommage au-delà des appartenances ethniques ou philosophiques que sont venus Achraf Ben Hssain et Dmaïn Aïssa, deux trentenaires de culture musulmane. « Je suis ici en signe de solidarité, d’indignation, de colère, explique d’emblée Achraf, c’est la sécurité de tout citoyen belge qui a été touchée. » Pour ces deux amis, si une communauté a bien été visée en particulier, d’autres groupes peuvent l’être demain. « Il existe un climat de fracturation de la société qui fait resurgir les extrêmes », estime Achraf. « Je ne fais pas de lien avec une religion, poursuit Dmaïn, les extrêmes sont partout ; les actes criminels n’ont pas de philosophie. » Achraf ne considère cependant pas que la société belge est plus raciste ni antisémite qu’avant. Elle serait au contraire « plus ouverte », selon lui. Mais il suffit d’un « tout petit nombre d’extrémistes », en l’occurrence particulièrement visibles… Tous deux plaident pour davantage d’ouverture et de connaissance de l’autre : « Ma réponse va être de visiter ce musée le plus vite possible, affirme Achraf. S’il devait y avoir quelque chose de positif dans ce drame, ce serait d’ouvrir au dialogue et à l’échange. »

Bien sûr, le climat international pèse. Notamment auprès de jeunes particulièrement fragilisés, comme en témoigne Achraf : « le conflit israélo-palestinien peut alimenter une forme de racisme. J’ai vécu ce genre d’idées faciles quand j’étais jeune après le 11-Septembre. Les extrêmes sont les mêmes… » Dmaïn plaide quant à lui pour que l’école joue davantage son rôle auprès des jeunes des quartiers qui « n’ont plus l’éducation suffisante pour affronter certaines idées, pour développer une vision critique par rapport aux idéologies ».

Miser sur l’éducation, multiplier les initiatives au profit du dialogue interreligieux, Patrick, ou Nathan, son second prénom, qu’il utilise dans la communauté, abonde dans ce sens. Très rapidement, il évoque néanmoins la piste de l’islamisme radical. Intarissable, il tient à distinguer l’antisémitisme : «  L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres : il est passé par un génocide et semble pourtant increvable depuis des millénaires. Quand vous vous rendez dans n’importe quel lieu juif, au contraire d’une église ou d’une mosquée, vous risquez votre vie. » Brigitte, une amie, remarque de son côté un retour latent de l’antisémitisme : «  Il y a des remarques classiques qui se libèrent à nouveau aujourd’hui, comme “les Juifs contrôlent les médias” ou “les Juifs sont tous riches”. »

Charles B., médecin d’origine juive, constate même que le sentiment d’insécurité pousse une série de Belges à partir vivre en Israël. Un retour qui a débuté il y a une trentaine d’années, suite aux attentats à caractère antisémite perpétrés notamment à Anvers et à Bruxelles, et reprendrait vigueur aujourd’hui. « Je suis né dans l’après-guerre. Jusque dans les années 50, j’ai vécu l’antisémitisme à l’école. Puis la prise de conscience suite à la Shoah a fonctionné jusqu’il y a une dizaine d’années à peu près. »

L’antisémitisme est-il réellement en recrudescence ? Les avis sont partagés, à l’image d’une communauté juive particulièrement hétéroclite, souvent attachée à la laïcité et qui revendique avant tout son appartenance à un peuple plutôt qu’à une religion. Même au sein des instances « officielles », les sensibilités divergent. Philippe Markiewicz, ancien président du CCOJB, refuse de pointer une hausse de la menace antisémite : « La communauté juive est sur le qui-vive depuis dix ans, mais cela aurait très bien pu arriver il y a des années, bien plus tard ou pas du tout… » Maurice Sosnowski, l’actuel président, pointe quant à lui certains indicateurs significatifs : « Beaucoup de gens n’osent plus mettre leurs enfants dans les écoles publiques, tant Juif est devenu une insulte fréquente dans les cours de récré. Il n’y a plus de places dans les écoles juives. Je suis laïque et très triste de cette situation : c’est malheureux d’amener ses enfants dans un établissement surveillé par la police. Mais ce n’est pas un repli communautaire, c’est un repli sécuritaire ! »

La paranoïa ne gagne cependant pas les Juifs rassemblés ce dimanche soir. Aux abords du Musée juif, où environ 1.500 personnes se sont rassemblées vers 19 heures à l’appel des associations, la cérémonie s’est déroulée dans le calme et le recueillement. « C’était très important d’être présents ici ce soir pour montrer notre soutien aux familles, explique Yaël, 37 ans. Nous sommes dégoûtés par cet acte affreux, mais surtout par le fait qu’il s’est déroulé dans notre pays, dans notre ville. » Beaucoup de jeunes étaient aussi présents comme Rémy, Raphaël et Benyamin, moniteurs chez Hashomer Hatzaïr, un mouvement de scouts socialistes juifs : « On est ici en tant que mouvement, mais aussi en tant qu’individus », explique Raphaël. « Quand nous avons appris la nouvelle hier, c’était la panique, raconte Rémy. Nous étions en pleine activité dans le bois de la Cambre avec quelque 150 jeunes. Nous avons préféré rentrer. » Les trois jeunes expliquent ne pas se sentir victimes d’antisémitisme au quotidien et à l’école. « Mais c’est vrai que l’on voit des choses se propager sur les réseaux sociaux. C’est inquiétant. » Certains, comme Lucie et Yves, regrettent néanmoins le climat de haine qui s’installe dans la société : « Des personnages comme Soral ou Dieudonné distillent l’antisémitisme en se réfugiant derrière l’antisionisme plus légitime et les médias participent à envenimer les choses en exportant le conflit israélo-palestinien et en dénigrant systématiquement l’État hébreu  », conclut Lucie.

Xavier Raufer : « Un djihadiste ? Plutôt un fou qui se croit djihadiste… »

Un parallèle vient de suite à l’esprit lorsqu’on évoque la fusillade du Musée juif : les meurtres anti-juifs commis en mars 2012 par Mohamed Merah à Montauban et Toulouse. Le criminologue français Xavier Raufer approuve cette comparaison, mais sur un seul point : le danger terroriste, aujourd’hui, serait moins lié à des djihadistes ou des idéologues cohérents qu’à des personnalités psychologiquement déséquilibrées (comme l’était Merah), dont le délire peut aller jusqu’à s’attaquer à des Juifs.

Si je vous parle de risque terroriste antijuif aujourd’hui en Europe, à quoi songez-vous ?

J’ai vu récemment quelques vidéos, disponibles même en langue française, où des individus jeunes mais aguerris, des « durs », se lancent dans des discours anti-juifs et tentent de trouver de petits bouts du Coran qui justifient des actes anti-juifs. Ces vidéos ne sont plus postées sur YouTube (qui les supprime rapidement), mais vous les trouvez désormais sur un site russe équivalent, rutube.ru. Je l’ai signalé aux autorités juives de France. Sur ces vidéos, les individus n’appelaient pas à créer des organisations terroristes, mais ils incitaient des individus à passer à l’acte. Ces incitations peuvent tomber sur un individu un peu fragile, un peu perturbé, qui n’aura pas du tout besoin d’être passé par les camps d’entraînement de la Syrie pour passer à l’acte. En France, depuis l’affaire Merah, la vigilance est extrême face à ce genre de propos, et les dernières tentatives ont été déjouées avant même tout passage à l’acte.

Vous voulez dire qu’il y a eu en France d’autres tentatives, façon Merah, qui ont été déjouées ?

C’était des attitudes verbales. Des individus se vantaient, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, disant qu’ils allaient faire ceci ou cela. Face à cela, la France ne prend plus de risque : la posture verbale ou le fait de se monter la tête entre copains fait l’objet d’une intervention. Parce qu’un nouveau Merah serait véritablement catastrophique. L’important est ici de distinguer les gens qui, à l’instar de Merah, ont un potentiel de dangerosité. On peut très bien avoir combattu en Syrie ou en Irak… et ne pas être un individu mentalement perturbé. Car ce qui est grave à l’heure actuelle, c’est que nous avons affaire à des individus perturbés. Mohamed Merah avait fait des séjours en asile psychiatrique, il avait fait au moins une tentative de suicide, il était dans un balancement constant entre le martyre au nom de l’islam et des sorties en boîtes de nuit. Ce n’était peut-être pas un cas pathologique qui aurait nécessité une hospitalisation immédiate en psychiatrie, mais c’était un cas limite. Quand il parle aux policiers lors de l’assaut de Toulouse, on voit que ce garçon n’a pas un mental solide. Idem pour Anders Behring Breivik, qui frappe en Norvège en 2011, idem encore pour Abdelhakim Dekhar, gavé de médicaments, qui provoque la fusillade dans le hall de « Libération » en novembre. Le facteur le plus dangereux aujourd’hui, ce ne sont pas les djihadistes mais les fous qui se prennent pour des djihadistes.

Mais puisqu’ils sont dans un délire, pourquoi une fixation sur les Juifs ?

Il y a une actualité tous les jours sur le thème du Proche-Orient, et cela peut servir de déclencheur pour une tentative délirante d’intervenir dans le cours des choses. Si l’individu de Bruxelles a été commettre son geste sans prendre de protection particulière, en ne se cachant presque pas (comme Merah !), ce n’est pas là le signe d’un grand équilibre mental : c’est quelqu’un qui est peut-être dans un grand élan sacrificiel. Rappelez-vous ce groupe d’Antillais un peu simplets qui se sont laissés convaincre de devenir musulmans et, à Sarcelles, en septembre 2012, ont fini par jeter une grenade dans une épicerie juive. Ils n’ont même pas mis de gants, et on a retrouvé toute l’empreinte du pouce sur la grenade… Quant à Merah, il ne projetait pas a priori une action contre les Juifs : il avait à l’origine rendez-vous avec un militaire français. C’est en quittant ce rendez-vous manqué qu’il repère une école juive ! Une minute avant de tirer, il ne savait pas lui-même qu’il allait tirer. Cela prouve qu’il s’agit d’un individu au bord de la pathologie mentale. Il ne sait pas lui-même ce qu’il va faire.

Dans un tel contexte, quelles sont les recettes pour éviter les drames ?

Tirer les leçons des Breivik, Merah et Dekhar : repérer, grâce à un travail de grande précision, ces individus perturbés psychologiquement, qui ont des comportements incohérents mais, par ailleurs, tiennent des propos qui annoncent l’apocalypse ou de la violence. Ceux-là, ces individus à comportements paradoxaux, il ne faut plus les lâcher. Ce sont des gens qui, peut-être, vont passer à l’acte.

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