Accueil

Fusillade au Musée juif: «Une banalisation incontestable de l’antisémitisme»

Pour Anne Morelli et Guy Haarscher, la fusillade ce week-end à Bruxelles est imputable à une régression de la civilisaiton

Journaliste au service Société Temps de lecture: 4 min

O n ne peut faire autrement que de lier ce type d’attentat à une banalisation croissante de l’antisémitisme. Après la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, la haine des juifs avait été mise en sourdine. Elle était devenue honteuse. Mais c’est comme pour tout ce qu’on met sous cloche : la pression le fait un jour exploser », analyse Guy Haarscher, professeur émérite à l’ULB. « Cette pression vient évidemment en partie des événements du Moyen-Orient. On n’a jamais pu parler normalement d’Israël. Il est légitime de critiquer l’action d’un gouvernement. Mais dans nos sociétés, soit on n’ose pas critiquer Israël à cause d’un sentiment de culpabilité (très respectable) lié à la Shoah, soit on développe des critiques parfaitement outrancières et injustes. Partant de la critique, politiquement justifiable, du sionisme, on en est arrivé à employer les termes « juif » et « sioniste » comme des synonymes, le second étant l’habit politiquement correct du premier. Il est inacceptable de critiquer l’action d’un gouvernement en étendant cette critique à l’ensemble d’un peuple, comme si celui-ci était responsable de ces actes. Or, c’est ce qui sous-tend un raisonnement comme celui de Mohamed Merah, qui avait fait un massacre dans une école juive en 2012. Il voulait prétendument venger la mort d’enfants palestiniens… en tuant des enfants juifs ! Ce mécanisme de « pensée » est potentiellement génocidaire : on ne réagit pas aux actes d’un gouvernement par la critique des responsables, mais on s’en prend, à des milliers de kilomètres de là, à des innocents. Ce “tuez-les tous” signifie une régression majeure de la civilisation, une logique raciste de vendetta. »

Pour le philosophe, c’est pour cela qu’il était légitime d’interdire le spectacle de Dieudonné : « Je sais ce que cela coûte aux défenseurs de la liberté d’expression, et c’est une mesure qui doit rester exceptionnelle. Mais on ne peut laisser des milliers de gens écouter des paroles de haine absolue : ils ne trouvent plus anormal d’entendre des propos délirants sur une théorie du complot “juif”. Nous risquons d’engendrer des générations d’individus qui haïront les Juifs sans jamais en avoir vu un seul. Car c’est une attitude terriblement perverse : moins on voit les auteurs du complot, plus on est convaincu qu’il existe. Son irréalité même en augmente le crédit : si on ne peut en prouver l’existence, c’est qu’“ils” sont riches et puissants, capables de se dissimuler. Nous devons agir de manière urgente : médias, parents, enseignants, politiques, tous doivent s’impliquer. Il faut démonter les mécanismes du discours antisémite aujourd’hui banalisé et le dénoncer avec la plus grande fermeté. Des admirateurs plutôt pacifiques de Dieudonné semblent ne pas voir où est le mal dans des attaques haineuses contre les Juifs. Il y a des aveuglements qui sonnent comme des avertissements. »

Pour le professeur Anne Morelli, directrice du Centre d’étude des religions et de la laïcité de l’ULB, au contraire, « interdire les négationnistes ou les révisionnistes ne sert à rien d’autre qu’à renforcer leur position de martyr, de rendre intéressants et recherchés des textes en fait sans intérêt. Cela ne protège personne et cela attire l’attention au-delà de ce qui est espéré par l’auteur de cette vision déformée de l’histoire. Mieux vaut un débat sain, où l’on met tout sur la table, qu’essayer de les faire taire ». L’experte ne croit pas davantage aux vertus de la pédagogie : « Certains enseignants n’osent plus aborder la question de la Shoah, parce que des enfants estiment qu’on leur en rebat les oreilles, que ces faits datent de 70 ans. L’exploitation politique de la question de l’Holocauste par l’Etat d’Israël agit comme un boutefeu et agit de manière contre-productive pour une appréhension objective de la question. » Pour la spécialiste, c’est « la religion qui exacerbe l’intensité de ces haines. Que vous soyez jaune, vert ou noir est une différence, mais elle est réductible à la rencontre de la culture de l’autre, même si elle vous paraît étrangère. Mais si vous êtes convaincu de connaître le seul vrai dieu et que tous les autres sont dans l’erreur, cela justifie tous les préjugés, toutes les caricatures, tous les excès. Mohammed ne se méfiait-il pas déjà des Juifs ? Quant aux catholiques, il a fallu attendre 1960 et Vatican II pour que le terme de peuple déicide disparaisse des prières quotidiennes des ouailles. Cela crée un climat culturel intense qui nourrit cet antisémitisme et contient la violence en germe. La religion en est le moteur. Quel autre moteur pour que des catholiques jettent des bombes sur des enfants protestants en Irlande ? Et inversement ? Pour que la Yougoslavie explose entre Bosniaques musulmans, Croates catholiques et Serbes orthodoxes ? Pour moi, c’est le facteur religieux qui empire les conflits. Puisqu’on peut tout faire au nom de dieu et que “ Gott mit uns ”, c’est “ In god we trust ” et la même chose qu’“Allahu akbar”  ».

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
Sur le même sujet La Une Le fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une