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Boycotter Brunei, est-ce hypocrite?

Sur l’île de Bornéo, le sultanat de Brunei est dirigé par un des hommes les plus riches du monde. Une charia sévère y a été instaurée. D’où boycott de la part de personnalités à la colère sélective…

Par Jean-François Lauwens

Temps de lecture: 5 min

Qu’ont en commun le commissaire européen au Commerce Karel De Gucht, le patron de Virgin Richard Branson, le PDG du groupe de luxe Kering (l’ex-groupe Pinault-Printemps-Redoute : Gucci, Saint Laurent…) François-Henri Pinault, le comédien Stephen Fry, la star de la télévision américaine Ellen DeGeneres ou encore la rédactrice en chef de Vogue aux Etats-Unis, Anna Wintour ?

Toutes ces personnalités ont, au cours des derniers jours, fait part de leur intention de ne plus fréquenter, notamment lors des « fashion weeks » qui se tiennent dans ces grandes villes, les hôtels de luxe du groupe Dorchester : le Plaza Athénée et le Meurice à Paris, le Dorchester et le 45 Park Lane à Londres, le Principe di Savoia à Milan, le Beverly Hills Hotel à Los Angeles… La raison ? Dorchester Collection appartient à l’Agence d’investissement de Brunei, un fonds souverain contrôlé par le sultanat du Brunei, un petit État asiatique de l’île de Bornéo dirigé depuis son indépendance en 1984 par l’une des plus grosses fortunes du globe, le sultan Hassanal Bolkiah, une fortune venue du pétrole.

Pétrole et sultan ne riment pas nécessairement avec Golfe persique. Mais le fait est qu’enclavé en Malaisie, le sultanat a récemment décidé de l’entrée en vigueur de la charia (la loi islamique) de manière assez stricte et peu respectueuse des droits de l’homme, puisque la nouvelle législation prévoit, à mesure de son entrée en vigueur, l’amputation de membres pour les voleurs, la flagellation pour la consommation d’alcool ou l’avortement ainsi que la lapidation pour divers crimes.

Le boycott est-il hypocrite et sélectif ?

Le sultanat de Brunei applique donc désormais la charia. Mais il n’est pas le seul Etat à l’avoir intégrée à son droit. Pourtant, se trouve-t-il beaucoup de gens dans le monde pour boycotter le pétrole d’Arabie saoudite ou l’argent injecté dans le football par le Qatar, des pays qui ne sont pas plus respectueux des droits de l’homme ? Avec Brunei, ne se donne-t-on pas bonne conscience à bon marché ? « Poser la question, c’est y répondre, dit Alexis Deswaef, le président de la Ligue des droits de l’homme. C’est plus facile de s’en prendre à Brunei qu’à ces pays-là, mais on serait en droit d’attendre de ceux qui annoncent ce genre de mesures qu’ils soient cohérents et boycottent aussi d’autres Etats islamiques. C’est un manque de courage, car on n’entend pas Karel De Gucht soutenir la demande du CNCD, de 11.11.11 et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme de ne pas importer des biens produits par des sociétés israéliennes installées dans les territoires palestiniens. » Comble de cynisme : Israël a fait voter une loi qui interdit de boycotter ses entreprises sous peine de dommages et intérêts, même sans preuve d’un dommage ! Et la France a elle aussi interdit le boycott, au grand dam des associations de défense des droits de l’homme.

Pour Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty, aussi, il y a deux poids deux mesures : « Quand le président chinois est venu en Belgique, on nous a interdit de manifester purement et simplement. Là, on courait derrière les contrats. Même chose pour le régime saoudien à qui l’on vend des armes et à qui l’on ne fait pas une remarque sur les droits des femmes lors des visites commerciales dans ce pays. »

« L’indignation est toujours sélective, conclut Tanguy de Wilde, professeur à l’UCL. Elle est, à un moment donné, fortement ciblée sur un élément. Et après on passe à autre chose. Pour les diamants de la De Beers, à l’époque du boycott de l’apartheid sud-africain, on se gardait bien d’en parler en Belgique. »

Un boycott est-il utile?

«   Dans ce cas-ci, on en est au sens strict d’un boycott (1), explique Tanguy de Wilde d’Estmael, professeur de relations internationales à l’UCL. C’est-à-dire une initiative privée, non-étatique. La campagne contre l’apartheid en Afrique du Sud était un mix d’initiatives publiques et d’ONG. Il peut y avoir des conséquences économiques pour l’entreprise ou les hôtels qui subissent un boycott. Mais on imagine que ceux-ci ne vont pas se laisser faire et mener une campagne d’image et de marketing appropriée. C’est un combat entre le moralisme et le mercantilisme. On parle en général d’un boycott quand il est lancé, mais après on l’oublie… Mesurer son impact, c’est très difficile. Une campagne de boycott peut être efficace quand les Etats et les organisations internationales s’y mettent. Avec Brunei, la question est de savoir s’ils veulent soigner leur image ou non, mais le sultan de Brunei est un des hommes les plus riches du monde.   »

Président de la Ligue des droits de l’homme, Alexis Deswaef estime que « si la formule la plus efficace consiste à toucher au portefeuille ceux dont on veut faire changer l’attitude, c’est symbolique vu la fortune du sultan. En réalité, un boycott est une initiative citoyenne. Il doit s’accompagner de sanctions économiques de la part des Etats. De Gucht a-t-il convaincu ses collègues de la Commission de sanctionner le Brunei ? J’en doute ».

Pour Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty International Belgique francophone, qui n’a jamais pris position en faveur d’un boycott même à l’époque de l’apartheid, « il est extrêmement difficile de mesurer l’impact économique d’un boycott. Même dans le cas de l’Afrique du Sud, nul ne sait quelle est la part du boycott dans la décision de sortir de l’apartheid. Ce qui est utile en revanche, c’est que cela rend des situations médiatiquement plus visibles ».

(1) Le terme vient de Charles Cunningham Boycott, un Britannique du XIXe siècle, régisseur de domaine avec lequel personne ne voulait travailler.

 

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