Human Rights Watch accusé de «trahison»

La charge est lourde, l’artificier n’est pas connu dans le cénacle, la maison d’édition est réputée proche des thèses de Kigali… Faut-il pour autant considérer le texte de Richard Johnson comme un vulgaire pamphlet qui ne mériterait qu’une réponse méprisante ?

Ainsi qu’il l’a expliqué lors de son passage à Bruxelles, l’auteur est un ancien diplomate américain spécialiste d’Europe de l’Est, qui accompagna son épouse, diplomate elle aussi, lors de son affectation au Rwanda jusqu’en 2007. Le « jeune retraité » mit son séjour à profit pour s’intéresser au pays, à son histoire et pour lire attentivement les documents produits par Human Rights Watch, qu’il considérait au départ comme la plus importante des ONG de défense des droits de l’homme, une sorte de « conscience de l’Occident ».

« Au fil des années, cette perception a évolué », dit Johnson, « en particulier lorsque l’organisation a présenté comme une atteinte aux droits démocratiques le fait que Victoire Ingabire ait été empêchée de se présenter aux élections présidentielles après son retour au pays en 2010 et finalement arrêtée en 2012 et lourdement condamnée pour négationnisme.  »

Prenant la peine de se pencher sur l’histoire, Johnson rappelle alors les circonstances de la création, dans les camps de réfugiés hutus installés au Kivu, du RDR « Rassemblement pour le retour des réfugiés  » qui était en réalité une reconstitution des forces du « Hutu power » la tendance extrémiste reconnue auteur du génocide. Il souligne que Mme Ingabire était fortement liée à cette mouvance, son adjoint, Joseph Ntawagundi, ayant d’ailleurs avoué sa participation au génocide.

Autrement dit, en dépit de l’imposant travail de dénonciation des préparatifs du génocide, mené par Alison des Forges avant 1994, en dépit de l’ouvrage de cette dernière, « Aucun témoin ne doit survivre  » devenu une référence incontournable, l’auteur accuse HRW d’être relativement « soft » à l’égard du Hutu power et des thèses extrémistes et « divisionnistes » bannies par la nouvelle constitution dont s’est doté le Rwanda.

Selon lui, l’organisation adresserait quatre injonctions aux nouvelles autorités rwandaises : permettez le retour des partis génocidaires (au nom de la liberté d’association) n’interdisez pas leur idéologie (au nom de la liberté d’expression) contentez-vous de juger quelques génocidaires et oubliez leurs complices étrangers et enfin, admettez, (en reconnaissant vos propres crimes) que vous ne valez pas mieux qu’eux !

L’une des causes du malentendu réside peut-être dans l’attachement des juristes américains, – très présents dans le staff de HRW –, au « premier amendement » de leur constitution, qui garantit une liberté d’association et d’expression que des pays d’Europe, après la deuxième guerre mondiale, n’avaient pas hésité à restreindre en frappant d’interdit l’idéologie et la propagande nazie…

L’auteur revient aussi sur plusieurs objets de litiges entre Kigali et HRW : une sorte d’« équivalence morale » qui serait établie entre les crimes commis durant le génocide et les crimes et massacres imputés aux troupes du FPR, au Rwanda et dans l’Est du Congo, l’opposition de l’organisation au transfert à Kigali des détenus se trouvant dans les prisons du Tribunal pénal international à Arusha, le soutien apporté au « Mapping report » qui détaille tous les crimes commis au Congo sans beaucoup analyser le contexte général et le fait que les combattants hutus, mettant en avant des civils, femmes et enfants appliquaient la technique du « bouclier humain ».

Systématique, détaillée, l’acte d’accusation est implacable, mais ses conclusions sont trop dures : parler de « trahison » de « malhonnêteté », demander aux bailleurs de suspendre leur soutien financier à HRW apparaît comme injuste et excessif eu égard au combat d’une organisation qui, même si elle n’a pas suffisamment insisté sur les réparations dues aux Tutsis du Rwanda, n’a jamais hésité à défier les gouvernements en place, fussent ils les héritiers de ceux qui libérèrent le Rwanda des forces génocidaires…

Richard Johnson, Rwanda, la trahison de Human Rights Watch, éditions Izuba