Le printemps arabe, c’était aussi une révolution sexuelle

E st-il licite de mettre un disque du Coran pour couvrir les cris de la femme pendant l’acte sexuel ? Est-il licite de se masturber avec de la banane importée de pays non musulmans ? » Voici deux questions parmi les plus fréquemment posées aux oulémas musulmans durant l’année 2013 sur des sites web islamiques. Car alors que les médias occidentaux étaient obnubilés par la dimension politique et historique du Printemps arabe, les jeunes révolutionnaires vivaient aussi un premier été torride…

Mathieu Guidère révèle dans son dernier ouvrage, « Sexe et charia », l’autre vent de révolution qui a soufflé dans les pays arabes.

Comment avez-vous détecté cette libération sexuelle ?

Fin 2011, pendant trois mois, j’ai sillonné tous les pays arabes dans l’euphorie de la révolution, avant qu’il n’y ait des problèmes aux frontières, etc. J’ai vécu 18 ans dans le monde arabe mais là, j’ai vu des choses que je n’avais jamais vues auparavant : des femmes et des hommes si proches, dans les rues, sur les places… Il faut rappeler qu’avant, lorsque vous teniez la main d’une femme dans la rue ou que vous vous en approchiez un peu trop, vous aviez directement la police sur le dos, une amende… et ça pouvait même aller jusqu’à la prison ! Sur le terrain, j’ai donc vu des choses complètement inédites. Ensuite, quand je suis rentré, j’ai retrouvé sur internet des vidéos, des émissions, des blogs, qui racontaient cette révolution-là.

Quels sont les phénomènes les plus importants apparus avec le Printemps arabe ?

Le plus important est l’apparition d’une sexualité islamique comme concept : les islamistes, qui se sont installés au pouvoir presque partout, l’ont définie comme une sexualité conforme à la charia. Cela passe par une codification des unions et des pratiques sexuelles. Par exemple, l’union libre, le simple fait dans nos sociétés d’avoir un copain ou une copine, traditionnellement interdit avant le mariage, a été labellisé « mariage ourfi », dit aussi « mariage coutumier ». Il s’agit simplement de sortir avec quelqu’un, sans aucun engagement… mais il faut tout de même l’expression d’un consentement mutuel et deux témoins, sans trace écrite nécessaire pour autant. A cette codification des unions va s’ajouter une codification des rapports : qu’est-ce qui est licite (« halal ») et illicite (« haram ») et dans quelles conditions ? Des milliers de nouvelles fatwas, soit des avis juridiques, qui sont apparues pour la première fois, rentrent dans le détail de la vie sexuelle.

On sait pourtant qu’initialement, les révolutionnaires n’étaient pas des islamistes…

En effet. A la base, la jeunesse n’était quasiment pas islamisée. Par la suite, comme les partis islamistes constituaient la seule alternative et qu’ils ont pris le pouvoir, les jeunes, qui ne voulaient pas d’emblée se diriger vers une nouvelle révolution, ont globalement accepté de jouer le jeu. C’est un accommodement. Il s’agissait d’une part d’éviter que le nouveau pouvoir en place ne les réprime, mais aussi de continuer à avoir une vie peinarde, et à vivre tranquillement leur sexualité. Du côté des islamistes, c’était la même démarche. Ils ont fait ces arrangements parce qu’ils ne voulaient pas que les jeunes se retournent contre eux ! Ce qui s’est passé deux ans plus tard…

Pour en revenir à des régimes plus autoritaires que jamais…

Nous sommes dans le retour des partis de l’ordre. On est revenu à une situation de blocage, presque pire qu’auparavant. C’était comme une parenthèse enchantée et le retour de bâton aujourd’hui est très brutal.

Subsiste-t-il le ferment d’une future révolution des mœurs ?

Le ver est dans le fruit. Ceux qui, en 2011, avaient entre 20 et 30 ans ont goûté au fruit défendu, à un bout de liberté, et ça va être très compliqué de le leur reprendre complètement. Aujourd’hui, ces étudiants en couple sont tombés dans la clandestinité mais, sur le fond, ils n’ont rien lâché. Car, et c’est le paradoxe de ce Printemps arabe, s’il y a bien eu révolution sexuelle dans les pratiques, elle ne s’est pas opérée dans les mentalités. Le père n’est pas tombé, le grand frère n’est pas tombé, Mai 68 n’a pas eu lieu. La révolution sociale reste à venir.

Sexe et charia MATHIEU GUIDÈRE Editions du Rocher, 200 pages, 16,90 euros

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