Du temps où les excréments faisaient la richesse de Bruxelles

Qui a lu Le Parfum de Patrick Suskind se souvient certainement des premières lignes si odorantes de ce chef-d’œuvre. Au XVIIIe siècle, Paris puait. L’oignon, le poisson, l’excrément et l’urine. Eh bien, à Bruxelles, c’était pareil, nous rappelle Ananda Kohlbrenner, historienne à l’ULB, qui publie ce lundi une passionnante « Histoire de Bruxelles et de ses excréments » sur le site de Brussels Studies, la revue scientifique électronique pour les recherches sur Bruxelles. Une étude qui s’inscrit, si l’on a bien compris, dans un courant « métaboliste » du travail des historiens, courant qui, emprunté aux sciences du vivant, étudie la transformation des relations entre les villes et leur environnement « en se focalisant sur les échanges de flux et de matières », écrit l’auteure.

Mais de quoi s’agit-il ? De comprendre comment la Senne, au XIXe siècle, est devenue l’égout principal d’une capitale en pleine explosion démographique – « entre 1831 et 1846, la population bruxelloise passe de 140.322 à 231.634 habitants », souligne l’historienne –, alors qu’auparavant, les excréments des Bruxellois étaient récoltés dans les fosses septiques pour être revendus ensuite comme fertilisants aux exploitants agricoles de la périphérie dans « un lien métabolique entre la ville et les champs ». Il s’agissait déjà, en quelque sorte, d’écologie, puisque les théories en vogue à l’époque s’appuyaient notamment sur la « loi de la restitution » (« le retour à la terre, sous forme d’engrais, des matières consommées par l’alimentation humaine », explique Ananda Kohlbrenner), mais aussi d’économie : à l’époque, « les excréments ont une valeur marchande et constituent une source de revenus non négligeable pour l’administration communale », relève l’étude.

Et comme il est question d’économie, il est question de concurrence. Si la « production » bruxelloise était traitée à la pudiquement nommée Ferme des boues, « située au nord du Pentagone, aux abords du canal, d’où elle était ensuite transportée par voie d’eau vers les champs avoisinants », elle est en compétition avec la « marchandise » générée par les villes voisines (Anvers, Louvain…), et surtout avec « les nouvelles sources d’engrais qui apparaissent sur le marché (guano, engrais minéraux, engrais chimique) », qui font baisser la demande en fumiers urbains. Les stocks s’accumulent. Et ces stocks ne sentent pas la rose. Dans la foulée d’épidémies sévères de choléra dans notre ville en 1832 et surtout en 1848, une importance accrue est accordée à la « théorie des miasmes », selon laquelle « toutes les émanations de matières végétales et animales sont dangereuses ».

Et comme le réseau d’égouts se développe à Bruxelles, comme il est également décidé, en 1865, de voûter la Senne, la question est évacuée par le tout-à-la-rivière. On songera bien alors à créer une ébauche de station d’épuration à la sortie de la ville, selon une technique expérimentée en Angleterre et dans la banlieue parisienne, mais le projet n’aboutit pas. Ce n’est qu’en 2000 que la Région inaugurera sa première station d’épuration, et sa seconde en 2007. Près de 150 ans de gaspillage…