Les insecticides sont bien plus nocifs que prévu

C’est un rapport qui va faire grand bruit. Depuis plus de deux ans, une trentaine de chercheurs indépendants ont passé à la loupe la littérature scientifique concernant les pesticides systémiques, particulièrement les néonicotinoïdes, un groupe de produits chimiques abondamment utilisés en agriculture depuis le milieu des années 1990. Depuis un moment, on soupçonne ces pesticides d’être à l’origine de décès massifs dans les colonies d’abeilles. Basée sur plus de 800 publications parues des 20 dernières années, l’étude de la Task force on systemic pesticides montre que leur impact est bien plus grave qu’on ne le pensait.

Persistance et accumulation

Les néonicotinoïdes persistent et s’accumulent dans le sol et dans les milieux aquatiques. Ils ont un impact négatif sur les vertébrés et les invertébrés, même les organismes micro-biologiques, sur terre comme dans l’eau, y compris des espèces que ces produits ne sont pas censés cibler ; sur les abeilles comme sur les autres pollinisateurs ; sur les vers de terre, sur les escargots, les microbes et les oiseaux. Même une exposition à long terme à de basses concentrations (sublétales) peut être nuisible. Selon les espèces, elle se marque par une diminution sens de l’odorat et de la mémoire, une fécondité réduite, une altération du comportement d’alimentation ou de creusage, des difficultés à voler, une plus grande sensibilité aux maladies.

L’étude dont les résultats seront dévoilé ce matin à Bruxelles, avant Ottawa, Tokyo et Manille, met également le doigt sur le manque d’analyse en profondeur et sur les lacunes des procédures actuelles d’autorisation et de contrôle des produits en question. Les études sont biaisées et de trop courte durée, les autorités publiques de contrôles dépendent des informations provenant des producteurs eux-mêmes lorsqu’il s’agit d’autoriser la mise sur le marché des produits incriminés et d’en évaluer les impacts. Conclusion : « L’utilisation actuelle des néonicotinoïdes n’est pas tenable », disent les chercheurs.

Au-delà des abeilles

Le Worldwide integrated assessment est, disent ses auteurs, « la première tentative de synthétiser les connaissances actuelles concernant les risques que représente pour la biodiversité et les écosystèmes l’utilisation extensif des néonicotinoïdes et du fipronil ».

Résultats : les néonicotinoïdes présentent « un risque sérieux de nocivité pour les abeilles et autres insectes pollinisateurs ». Des premières ils perturbent la navigation, l'apprentissage, la collecte d'aliments, la longévité, la résistance aux maladies et la fécondité. Sur les seconds, « des effets irréfutables » ont été observés : les colonies exposées se développent plus lentement et produisent beaucoup moins de reines.

Les invertébrés terrestres qui rendent « une myriade de services, comprenant la régulation et le cycle des nutriments, le stockage du carbone et le soutien de la croissance des végétaux » sont également affectés, dit l’étude. Les vers de terre sont exposés à une contamination potentielle par les quatre voies (air, eau, sol, végétaux). Ils sont « hautement vulnérables à des concentrations de terrain réalistes, c’est-à-dire des concentrations que l'on peut trouver en agriculture ». Pour eux, les effets vont d'une modification du comportement (capacité de creusage altérée) comme une inhibition alimentaire, jusqu'à la mort.

Prendre plus de précautions

Les invertébrés aquatiques (escargots d'eau fraîche, puces d'eau, etc.) sont exposés via l'eau et les végétaux. Les néonicotinoïdes qui contaminent eaux de surface et eaux souterraines ont un impact négatif sur leur croissance et leur mobilité. Les oiseaux sont également atteints. Les poissons amphibiens et microbes subissent également des effets tant à des niveaux élevés d’exposition qu’à une exposition prolongée à des faibles doses.

Il faut appliquer une approche beaucoup plus précautionneuse à l’égard des néonicotinoïdes, concluent les chercheurs. Notamment s’interroger sur leur utilisation prophylactique, avant même l’apparition d’un ravageur. « Ces produits ne devraient être utilisés qu’en toute dernier recours lorsque les autres méthodes n’ont rien donné », insiste Noa Simon, vétérinaire spécialiste des abeilles travaillant au Cari, le centre de recherches apicoles de Louvain-la-Neuve. « L‘utilisation continue des néonicotinoïdes ne peut qu'accélérer le déclin global d'invertébrés importants avec, comme résultat, le risque de diminution du niveau, de la diversité, de la sécurité et de la stabilité des services d'écosystème », indique encore l’étude.

Un débat belge ?

Alors que certaines utilisations de trois des néonicotinoïdes font l’objet d’un moratoire européen depuis décembre 2013, voilà de quoi relancer le débat sur l’utilisation massive des insecticides les plus virulents. Un débat qui devrait aussi rebondir au niveau belge. Si l’autorisation de la mise sur le marché des molécules est du ressort européen, celle des « formulations » (la molécules et des substances qui lui confèrent ses propriétés de mise en oeuvre) est du ressort de l’administration fédérale. Où devrait se dérouler un vif débat ...

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