Le sacre de Juncker démarre à Ypres

Si tout se passe comme prévu, Jean-Claude Juncker sera désigné vendredi président de la Commission européenne, à la fin d’un Sommet qui aura débuté jeudi par… la sonnerie aux morts. Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen, a en effet choisi de démarrer la réunion à Ypres, par une commémoration du centenaire de l’éclatement de la Grande Guerre. Ce qui amenait des diplomates ayant travaillé aux préparatifs à parler d’un sommet riche en « émotions » et en « symboles ».

Mais le « sommet d’Ypres » pourrait s’inscrire à son tour dans l’Histoire. On devrait y voir désigné le prochain président de la Commission suivant une procédure qu’a réussi à imposer aux chefs de gouvernement le Parlement européen (PE) : celle de candidats avancés par les grandes familles politiques, qui ont fait campagne pour le poste lors des dernières élections européennes. Et le gagnant en sera l’ex-Premier ministre luxembourgeois, candidat du Parti populaire européen (PPE), resté la première force politique du Parlement. Le scénario de cette nomination et du sommet qui va en accoucher suscite depuis des semaines doutes et polémiques. En voici les points forts.

1 Ce sera Juncker. David Cameron a perdu sa croisade et assumera son isolement. Herman Van Rompuy présentera la candidature de Jean-Claude Juncker. Il n’y a pas d’autre candidat. David Cameron, qui avec le soutien de sa presse avait lancé une bataille homérique contre la nomination de « Junk Juncker », a perdu ses rares alliés : le Suédois Reinfeldt et le Néerlandais Rutte ont annoncé mercredi qu’ils voteront pour Juncker. Le Hongrois Orban, opposant notoire au Luxembourgeois, votera peut-être contre, mais pourrait juste s’abstenir. Voter ? Ces décisions stratégiques n’ont jamais fait l’objet de votes. Mais désormais, le traité de Lisbonne prévoit que la désignation se fait à la majorité qualifiée. Cameron a essayé de monter une minorité de blocage. En vain. Il a toutefois annoncé que, même se sachant perdant, il demandera le vote. « Eh bien le Président demandera “Qui est contre ?” , annonce un diplomate de premier plan.

Cameron préférera être mis en minorité, et retourner à Londres expliquer qu’il n’a pas cédé au « fanatisme européen », selon une expression qu’affectionne la presse british. Jusqu’au dernier moment, les diplomaties européennes espéraient éviter cette situation, qui pourrait convaincre les Britanniques de quitter l’Union européenne. Mais que donner en échange à Cameron ? On évoquait un poste de super-commissaire regroupant toutes les compétences économiques, la nomination de l’Anglais Jonathan Faull à la tête de l’administration européenne, et encore des aménagements de l’agenda à cinq ans qui sera adopté vendredi. Mais sans grand espoir : « Le Royaume-Uni en est déjà à une échelle trop élevée du drame », expliquait un autre diplomate.

2 Pas de paquet global de nominations. Il y a encore 15 jours, Herman Van Rompuy comptait façonner un paquet complet de nominations, en tenant compte des équilibres nécessaires hommes/femmes, socialistes/conservateurs, Nord/Sud, Est/Ouest, zone euro et non-euro. Outre la présidence de la Commission, il y a celle du Conseil (Van Rompuy quittera en novembre) et la fonction de Haut représentant aux Affaires étrangères (le poste de Catherine Ashton), sans compter la présidence du Parlement européen. Là, le PPE et les socialistes se sont déjà mis d’accord : ce sera le socialiste Martin Schulz, le sortant, candidat malheureux de sa famille à la présidence de la Commission.

Les chefs de gouvernement socialistes ont poussé en faveur d’un paquet. Mais finalement, une majorité d’Etats membres a préféré s’en tenir d’abord à la seule présidence de la Commission. Lorsque le Conseil aura désigné Juncker, les conservateurs du PPE apporteront leurs voix à l’élection de Schulz la semaine prochaine à Strasbourg, avant que les deux grands partis n’assurent l’investiture de Juncker lors de la seconde session plénière, le 16 juillet. Ce qui ouvrira une fenêtre pour passer au second volet de la négociation, où les deux grandes familles politiques et les gouvernements se partageront les deux autres gros postes. Cela pourrait se conclure lors d’un sommet extraordinaire le 16 juillet, justement.

3Les socialistes se feront remarquer. Ils s’étaient réunis samedi dernier chez François Hollande. Mais c’est l’Italien Matteo Renzi qui en est la figure de proue, fort de ses 40 % aux européennes qui impressionne tous ses collègues. Ce qui donne au jeune Président du Conseil italien le poids pour tenter d’obtenir un assouplissement de la rigueur budgétaire contenue dans le Pacte de stabilité, mais aussi pour obtenir, pour lui et sa famille politique, un poste important lors du prochain partage : cela pourrait être soit son prédécesseur Enrico Letta à la présidence du Conseil, ou alors sa ministre des Affaires étrangères Federica Mogherini comme Haute représentante. « Mais c’est la discussion sur le Pacte de stabilité qui pourrait être la plus difficile », selon un diplomate européen qui indiquait que tout le monde se demande ce que voudra obtenir Renzi.

4 L’agenda à cinq ans. C’est le seul sujet formellement à l’ordre du jour du dîner de travail de jeudi : le plan stratégique que le Conseil assignera à la prochaine Commission. Ce document est un fourre-tout listant ce qui ne va pas dans l’Union et qui devrait être traité : assez général et incontestable pour mettre tout le monde d’accord, et trop vague pour ceux qui veulent des accents concrets. « Mais c’est plus une façon pour le Conseil de montrer qu’il est le patron de la Commission », explique l’un de nos interlocuteurs bien placés.

Au Parlement européen, les deux grandes familles PPE et socialistes ont aussi élaboré leurs agendas. Et elles comptent fermement les négocier avec Juncker avant de lui accorder leur investiture. « Car en somme, c’est le Parlement qui sera le patron du Président de la Commission », nous expliquait Manfred Weber, le tout nouveau chef de groupe du PPE. En entérinant le choix du Parlement européen, reflet de celui des électeurs, les 28 s’apprêtent à céder une parcelle de leur pouvoir…