Juncker président de la Commission, malgré Cameron

La première journée du Sommet européen devait être très symbolique. Elle n’a pas été beaucoup plus que cela. Les 28 chefs d’Etat et de gouvernement se sont retrouvés jeudi après-midi sous un soleil radieux à Ypres, où le président du Conseil européen avait décidé de les convier pour commémorer le centenaire de la Première Guerre mondiale.

Les cérémonies avaient débuté avec la célébration du Last Post – la Sonnerie aux morts – à la Porte de Menin, par laquelle des centaines de milliers de soldats britanniques étaient passés en se rendant au front, où nombre d’entre eux sont morts sous l’effet des premières armes chimiques de l’Histoire. Ensuite les dirigeants européens sont allés se recueillir au monument représentant la double Arche, où sont gravés 50.000 noms de victimes de la Grande Guerre.

Les Britanniques avaient été les plus nombreuses victimes des Flanders Fields. Le sommet qui s’est formellement ouvert ensuite avec un « dîner de travail » dans l’imposant hôtel de ville d’Ypres, allait-il faire aussi une victime britannique, politique celle-là, en la personne de David Cameron ? C’était toute la question…

1 Cameron, seul contre tous. Le dîner qui avait été prévu par Herman Van Rompuy pour une discussion sur « l’agenda stratégique » pour les cinq années à venir de l’UE, s’est déroulé rapidement, s’achevant comme prévu à 20h30. On s’était attendu à un bon gros débat de fond sur le texte en question, mais le tour de table a été bref. David Cameron a simplement prédit à ses collègues que « la journée de demain (vendredi, NDLR) allait être difficile ». C’est cet après-midi en effet, en fin d’une journée chargée (signature d’accords d’association avec la Moldavie, la Géorgie et l’Ukraine, débats sur la crise ukraino-russe…), que doit être adopté l’agenda en question, et que doit être enfin arrêtée la désignation de Jean-Claude Juncker comme prochain président de la Commission européenne. Une décision que David Cameron a combattue avec acharnement jusqu’à se retrouver complètement isolé, mais dont tout indique qu’il demandera sa mise aux votes, risquant d’être le seul à voter contre.

Plus tôt dans l’après-midi, dans le cadre beaucoup moins gothique d’une halle du parc d’exposition de Courtrai, les douze chefs de gouvernement affiliés au PPE, la famille conservatrice modérée, s’étaient retrouvés en « pré-sommet ». Jean-Claude Juncker, l’ex-Premier ministre luxembourgeois qui a fait la campagne européenne comme candidat officiel du PPE à la présidence de la Commission, et qui sera présenté formellement comme unique candidat ce vendredi par Herman Van Rompuy, était aussi de la partie. La chancelière, patronne de fait de la droite européenne, sinon de l’Europe, y avait répété face aux journalistes que « voter n’est pas un drame », puisque le traité de Lisbonne prévoit que la désignation du président de la Commission se fait à la majorité qualifiée. Si elle le précisait, c’est parce que chacun sait que la chancelière allemande est extrêmement attachée à ce que les décisions importantes des 28 se prennent au consensus, donc sans vote… Mais si la chancelière a évoqué la nécessité de lancer des ponts vers les Britanniques, les 12 dirigeants conservateurs se sont aussi entendus sur un principe : pas question de « céder au chantage » de David Cameron, et de lui concéder des compensations inconsidérées pour l’amadouer.

2 Renzi et la flexibilité dans la rigueur budgétaire. « Renzi fout la m… », se plaignait un collaborateur de haut niveau des conservateurs. Ce devait être l’autre point focal des débats de ce vendredi : l’exigence de Renzi, et plus largement du clan socialiste, d’adoucir la rigueur du Pacte de stabilité budgétaire. Mais au sein même des socialistes, la revendication pas clairement formulée de Renzi semblait provoquer la gêne. La question se pose en termes très dichotomiques : l’ensemble de la droite, et une bonne partie du clan socialiste, dont François Hollande et Martin Schulz, le patron des socialistes du Parlement européen, considèrent qu’il ne peut être question de modifier le Pacte de Stabilité, qui prévoit notamment les déficits et dettes maximaux autorisés. Le texte, selon eux, prévoit des marges de « flexibilité » suffisante. Mais le Premier ministre italien semble vouloir en obtenir une révision plus formelle.

Toutes les négociations de coulisses portaient donc, ces derniers jours, sur la formulation de la phrase qui y est consacrée dans le texte de l’agenda stratégique. La dernière allait jusqu’à inciter à « faire bon usage de la flexibilité contenue dans les normes existantes du Pacte ». Des jeux sur les mots, mais qui recouvrent en réalité l’enjeu capital d’un relâchement de la discipline budgétaire que l’UE s’est employée au fil de la crise à rendre plus sévère…

3 Les noms pour les autres postes à pourvoir. Nous l’avions annoncé (Le Soir de jeudi), et cela a été confirmé : les 28 reportent leurs décisions sur les autres postes importants à pourvoir à un sommet extraordinaire qui aura lieu le 17 juillet, soit le lendemain de l’investiture prévue de Jean-Claude Juncker par le Parlement européen. Il s’agit de la présidence du Conseil européen (le job de Van Rompuy), et celui de haut-représentant pour les Affaires étrangères.

Si ces questions de personnes ne figuraient plus à l’ordre du jour de ce sommet-ci, cela n’empêchait pas d’en parler. On apprenait ainsi que Matteo Renzi a définitivement fermé la porte à Enrico Letta, que nombre de ses collègues dirigeants conservateurs et socialistes auraient bien vu à la présidence du Conseil. Mais Renzi a fait savoir, en substance, que s’il avait « tué » Letta pour prendre sa place à Rome, ce n’était pas pour le nommer à un poste majeur à Bruxelles ! On reparlait donc avec insistance de la Première ministre danoise socialiste Thorning-Schmidt, particulièrement appréciée des conservateurs. Mais les socialistes ne la trouvent… pas très socialiste. On le voit : trouver le « mix » qui satisfait tout le monde nécessitera bien 20 jours supplémentaires de palabres…