Bert Anciaux, ex-leader des nationalistes flamands, pourfend la N-VA: «Une terrible dérive»

Vous ne regrettez pas de ne pas avoir choisi, voici treize ans, lors de l’éclatement de la Volksunie, le camp de Geert Bourgeois et de la N-VA?

Pas le moins du monde, évidemment. Je réprouve la manière dont le nationalisme flamand a évolué. La N-VA, parti au départ conservateur et social, s’est très vite transformée en formation libérale de droite, expurgée de toute considération sociale. Ce n’est pas mon nationalisme, que j’ai toujours voulu émancipateur et libérateur. Quand le nationalisme se met au service des puissants, des riches, quand il émane d’un groupe de dominants, il devient nationalisme d’Etat. Un nationalisme que la Volksunie a toujours combattu, prônant l’égalité des droits, l’autonomie culturelle et le respect de sa langue. Je me suis toujours battu, comme président, contre le nationalisme de l’argent et du pouvoir financier et économique, sur lequel se fonde la N-VA. C’est une terrible dérive. Je suis communautariste, dans le sens où l’individu exerce un rôle dans la communauté et inversement. Bart De Wever, lui, met en première ligne de son concept social, le principe de la faute individuelle. Comme son gourou et celui de David Cameron, le penseur Théodore Dalrymple.

C’est-à-dire?

Pour Dalrymple, les citoyens sont individuellement responsables de tous les problèmes auxquels ils sont confrontés. Le principe libéral n’existe pas, celui de la responsabilité individuelle prévaut. Chacun est responsable de son état de pauvreté ou de maladie. Quand Bart De Wever insiste sur le principe de responsabilisation, il ne plaide pas pour une responsabilisation de la Communauté à l’égard de ses citoyens les plus fragilisés. Non, il met le doigt sur la plaie en disant au citoyen : « Si tu éprouves des difficultés, c’est de ta faute. Et en plus, tu en es aussi coupable parce que responsable. Les autres ne doivent pas être les dindons de la farce et payer pour toi. » C’est la forme la plus dure et la plus extrême du libéralisme que l’on puisse imaginer. C’est la pensée de Dalrymple. Et c’est celle que Bart De Wever a fait percoler dans la N-VA depuis les élections de 2009.

En attendant, un Flamand sur trois a voté N-VA…

Je ne crois pas un instant qu’un Flamand sur trois a voté N-VA pour son programme communautaire. Je suis convaincu aussi que l’électeur n’a pas voté N-VA pour ses principes ultralibéraux. Il a voté pour la figure de Bart De Wever qui rassemble tous les chantres de l’antipolitisme, de l’apolitisme et de l’extrême droite. Le 25 mai, la N-VA a progressé par rapport au dernier scrutin, en captant 9 % des voix du Vlaams Belang et de la Liste Dedecker, mais en perdant près de 5% des voix des partis traditionnels. Leurs électeurs ont voté contre l’establishment.

Et contre le PS et son modèle?

Ne vous leurrez pas: en Flandre, on ne connaît pas le PS. Il est considéré au nord comme le bouc émissaire, le responsable de tout ce qui ne fonctionne pas: abus de pouvoir, clientélisme, politique des petits amis. Ces comportements existent au PS, comme ils existent malheureusement ailleurs. Pas plus au PS, pas moins à la N-VA.

Vous avez mal à votre Flandre?

Je ne crois pas que la majorité des Flamands sont intolérants. Sûrement pas. Tous les partis traditionnels sont coresponsables de la montée de la N-VA. Francophones comme Flamands. Nous ne songeons pas assez à approfondir la démocratie. Nous n’entrons pas assez en débat avec les citoyens pour construire cette société ensemble. Les citoyens ne sont pas assez pris au sérieux. Un exemple: la sécurité sociale. Ce système de protection sociale semble aller de soi. Et pourtant, il ne continuera à fonctionner que si l’on parvient à convaincre les gens des bienfaits du système. La politique considère les gens comme des cons.

Le Belang a quasi disparu de la carte. Leurs électeurs ont choisi la N-VA. Peut-on s’en réjouir?

Avant la percée N-VA, on pouvait facilement identifier le groupe d’électeurs proches de l’extrême droite. Mais leurs voix ne comptaient pas sur l’échiquier politique. Aujourd’hui, elles pèsent lourd. La preuve, Bart De Wever a été informateur pendant un mois. Et c’est positif : il faut prendre ces voix au sérieux. Mais, en même temps, si Bart De Wever veut s’attacher ces nouveaux électeurs, il devra sortir quelques déclarations qui les caressent dans le sens du poil. Le Vlaams Belang est parvenu à faire basculer à droite tous les thèmes liés à l’asile et à l’immigration. Avant sa percée, la politique d’intégration était fondée sur le respect et la conviction que les autres cultures enrichissaient la nôtre. Aujourd’hui, l’intégration est perçue comme de l’assimilation pure et simple. Avant on réalisait l’évidence d’une société multiculturelle. Aujourd’hui, la plupart des partis affirment que le monde idéal est monoculturel. Le Vlaams Belang a influencé ces idées. Elles ont contaminé la N-VA qui devra en tenir compte, s’il veut rester aussi puissant.

La N-VA n’est pas raciste?

Non. Il y a des racistes à la N-VA, comme dans tous les partis.

Que pensez-vous de la note de l’ex-informateur?

Jamais, comme président de la Volksunie, je n’aurais pu me permettre de rédiger une telle note. Aucun des points de son programme n’y figure : pas un mot sur le communautaire, sur son programme de droite. La N-VA a baissé son pantalon pour le pouvoir. Même le PS aurait pu signer des deux mains. Cela dit, on n’a pas besoin d’une note de droite pour former un gouvernement de droite. On peut tous les jours se servir du gouvernement fédéral pour s’attaquer au « profitariat » des Wallons…

Pourquoi a-t-il remis une note aussi «consensuelle»?

Quand 23 fois vous tentez de mettre le feu à la maison des voisins et que la 24e, vous y parvenez et que vous débarquez ensuite en leur proposant d’éteindre l’incendie, vous n’êtes plus très crédible. Bart De Wever est un homme très intelligent. Mais son arrogance et son caractère ne plaident pas pour lui. La politique, c’est aussi la confiance…

La Flandre est objectivement de droite…

Non, à l’échelon international, la politique flamande serait considérée comme une gestion communiste aux Etats-Unis. Les démocrates américains seraient ici des libéraux de droite. Relativisons. Mais j’aimerais exécuter un programme plus solidaire, plus social et plus progressiste…

Pourquoi est-ce si difficile?

La frustration. On a créé l’image de l’ennemi : l’étranger, le Wallon. La Flandre est devenue prospère en quelques années, elle a pris le pouvoir en très peu de temps. Mais le sentiment d’« underdog » est resté. Il y a beaucoup de travail, à gauche. La N-VA est parvenue à faire croire que la gauche était le défenseur du profitariat. Nous devons proposer un contrat de société entre la société civile, la population et le monde politique. Il faut reconstruire ensemble la nouvelle sécurité sociale. Mettre fin à la justice de classe. Les honoraires des avocats sont de plus en plus élevés, les « pro deo » ne peuvent affronter les grands bureaux d’avocats. Quand on a de l’argent, on peut obtenir justice. Il y a tant d’erreurs judiciaires. Je vois tous les jours des gens sombrer dans la misère parce qu’ils n’ont pu honorer le remboursement de leur emprunt hypothécaire. Les banques sont sans pitié, les gens sont chassés de chez eux, les huissiers débarquent et c’est la descente aux enfers. Et je connais des gens qui vivent cette situation et ont pourtant voté N-VA.

Pourquoi?

Parce que nous restons les bras ballants. Parce que la N-VA, c’est l’antipolitique, le réceptacle de toutes les frustrations. Nombre de personnes qui votaient pour moi ou un parti traditionnel m’ont dit en campagne vouloir voter pour la N-VA « parce que les autres, on va leur faire comprendre ».

Vous êtes amer?

J’ai dû me battre pour le respect de mon identité toute ma vie. Dans ma jeunesse, à Bruxelles, nous étions discriminés, ridiculisés parce que nous étions flamands. Et c’est au moment où la Flandre dispose, comme communauté majoritaire, du pouvoir financier, économique, politique et culturel, que l’on refuse de faire preuve de respect pour l’identité de l’autre… Non, je ne comprends pas. La manière dont le mouvement flamand traite les nouveaux arrivants et les minorités est incompréhensible. J’ai renoncé à comprendre. C’est sans doute une forme de revanche, une sorte de loi du talion, du « œil pour œil, dent pour dent ». Plutôt que d’apprendre à grandir, à travers les expériences négatives que nous avons nous-mêmes subies comme minorité…