Faites du foot, pas la guerre? Cette hystérie collective fait peur

Ce qui est moche, avec les Diables – pareil avec les Orange, les Bleus et tous les autres –, c’est ce qu’on en fait. Qu’on ne se méprenne pas : j’aime le foot. C’est beau le foot, cette cinétique particulière, ces combinaisons, cette géométrie en mouvement. Je regarde les matchs – avec, le cas échéant, ce qu’il faut de Jupiler et de mauvaise foi pour que le spectacle soit tolérable quand ça joue mal.

J’aime le foot mais pas ce qui lui fait cortège, tous ces jours-ci.

Je ne parle pas de la fête. Je ne parle pas de la liesse. Je ne parle même pas de la guindaille.

Je parle, ici, de cette idolâtrie, de tous ces simplismes, de tous ces radicalismes, de cette surchauffe patriotique, de cet orgueil imbécile, de cette beaufitude magnifiée, de cette laideur exultante, de cette crétinerie revendiquée, beuglée, scandée, vociférée.

Je parle de toute cette terminologie martiale, de toute cette dialectique va-t-en-guerre. De toute cette transe enfiévrée dont les premiers chamans, sur les plateaux télé, sont parfois de bien tristes sires.

Je parle de toute cette mobilisation, de tout cet embrigadement dont il est tragiquement navrant de penser qu’aucune autre cause – aucune ! – ne pourrait les susciter.

Je n’aime pas le fanatisme – ça fait peur. Je n’aime pas l’hystérie.

Je n’aime pas, non plus, la façon dont on nous bourre le mou, tous ces jours-ci, sur des airs de samba. Un an qu’on fait monter la salsa : « Brasil ! Brasil ! ». Qu’on nous chauffe à blanc. Qu’on nous conditionne comme des rats. Qu’on nous entretient dans l’idée que la grandeur d’un pays est fixée par la Fifa. Qu’on nous fait croire qu’eux, les joueurs, c’est nous – cette métonymie-là ouvre grand le champ protéiforme de la connerie. Que l’ambition qu’un peuple peut avoir pour lui-même se réduit prioritairement à ça. Au foot. A sa place dans la hiérarchie mondiale d’un jeu conçu autour d’une sphère en polyuréthane – cinq couches pour le « brazuca » –, d’une circonférence de 68 centimètres au moins, d’un poids de 450 grammes au plus, contenant une membrane gonflée à une pression comprise entre 0,6 et 1,1 atmosphère.

On joue avec le feu. On sent, ça et là, qu’on n’est plus forcément dans la joie. Qu’on n’est plus simplement dans la liesse. Qu’on glisse insidieusement vers autre chose : un truc autrement malsain. J’ai vu, j’ai lu, j’ai entendu, toutes ces semaines-ci, des choses qui m’ont glacé – et je ne suis pas bégueule. Voyez ce qui suinte des réseaux sociaux. Voyez ces forums en ligne – celui de L’Equipe, tenez, où Belges et Français s’insultent copieusement depuis des jours. De la bêtise à l’état brut. De l’intolérance à cran. De l’orgueil au taquet.

Je me méfie, moi, de ces foules démâtées, hystériques, allumées – fanatisées ! – dont la frénésie cocardière menace, à tout moment, de basculer dans l’odieux. Tous ces fans parqués par milliers devant des écrans géants, entre cagnard et Stella. Galvanisés. Remontés comme des pendules. Sûrs d’être les dépositaires, et les premiers garants, de l’honneur de la Nation. Qu’y z’y viennent les Popov, les Mohamed, les Yankees, les niakoués : ça va ch… dans l’ventilo. Psychologie des foules, prédication de masse.

J’étais dans la cohue, le jour où la Belgique a joué la Russie. A vue de nez, il n’y avait là que des familles aux anges et des groupes bambochards de potes emperruqués qui pogotaient sur du Grand Jojo. Puis tout s’est passé comme si la victoire avait investi la foule d’un sentiment de toute-puissance qui, la minute d’après, se cherchait un exutoire. L’impression confuse qu’un rien aurait suffi, soudainement, à allumer la mèche, à provoquer l’explosion. C’était étrange.

On en a déjà lu de bonnes sur « le caractère rassembleur, fédérateur » du foot. Oui, comme la guerre, il rameute sous les drapeaux nationaux des foules considérables, peinturlurées comme des guerriers sur le sentier de la guerre – l’analogie est frappante. A la sonnerie de ce clairon-là, le foot cesse d’être un jeu. Il devient affaire d’Etat. Mobilisation générale : rois, présidents et ministres en première ligne. Et malheur aux vaincus : qui, ces jours-ci, aurait voulu être italien, anglais ou espagnol et endurer l’infamie planétaire subie par ces gens-là ?

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