Un domaine qui dormait depuis longtemps

Un château du XVIIIe siècle planté sur un domaine de 20 hectares, 30 salariés à temps plein, 150.000 bouteilles de vin produites chaque année, cinq parcelles qui font partie des plus belles de toute la Bourgogne et dont la plus prestigieuse s’appelle Simone, un deuxième château érigé en 1805 dans le style Empire, un mur d’enceinte de 3 kilomètres de long, 35.000 visiteurs annuels : c’est sûr, le château de Pommard ne fait pas les choses à moitié.

Depuis 2004, un homme règne en maître sur cette terre chargée d’histoire : Maurice Giraud. Fondateur, malgré des origines très modestes, de MGM, constructeur haut-savoyard de chalets de montagne, l’homme ne connaît rien aux sarments ni aux cépages mais à force de voir sa sœur jumelle, qui a épousé un vigneron du Beaujolais, « belle, en pleine santé et toujours souriante », une idée finit par germer en lui. Et si son secret résidait dans le vin ? « Elle me répondait immanquablement que ce qui la rendait heureuse était la vigne et le vin, et elle répétait ça sans cesse, se souvient-il aujourd’hui. Et puis, mon enfance a joué aussi un rôle dans cette passion arrivée sur le tard. Mon oncle était marchand de vins. J’ai des souvenirs de fêtes de famille où l’on remontait de la cave des bouteilles que l’on tenait dans ses bras presque comme on tient un bébé… »

Déchargé de MGM, dont il a confié les rênes à son fils David au début des années 2000, Maurice Giraud part à la recherche d’un vignoble. Le Bordelais ? Trop queue-de-pie et collet monté à son goût. Lui, ce qu’il aime, ce sont les gens qui ne se prennent pas au sérieux. Son choix se portera donc sur la Bourgogne. Il envoie une lettre à tous les notaires de la région, dans laquelle il manifeste son intention d’acheter un vignoble. « Mais j’en voulais un qui avait déjà un grand nom, dit-il. Un jour, le téléphone sonne : c’est le groupe Rothschild qui m’informe que le château de Pommard est à vendre. J’ai cru à un canular ! C’était l’un des plus beaux de la Bourgogne… »

Le vignoble et son château appartenaient à l’époque au docteur Jean Laplanche, une sommité dans le domaine de la psychanalyse, le spécialiste de Freud en France et dans le monde. « Cela faisait six ans qu’il voulait vendre mais le prix demandé était trop élevé et, surtout, l’homme avait des exigences très particulières, se remémore Maurice Giraud. Il exigeait par exemple que mon fils reprenne le domaine si je venais à mourir. Cela devait figurer dans l’acte de vente. De plus, je n’avais droit qu’à une seule visite de quatre heures et ne pouvais pas poser la moindre question au personnel. Il me mettait dans un corset, je n’avais jamais vu ça ! »

Mais l’affaire tente trop Maurice Giraud. Il ravale sa fierté d’homme d’affaires réputé et se rend au château le 6 mai 2003. « J’y suis allé seul, mais j’ai eu la surprise de me retrouver face à six personnes !, raconte-t-il. Après avoir franchi le premier portail, je me suis retrouvé dans la grande cour carrée et j’ai été foudroyé par les vieilles pierres qui m’explosaient au visage. Pommard, c’était la Belle au Bois dormant, rien n’avait été fait depuis cent ans ! »

Le deuxième coup de foudre intervient lorsqu’il effectue la visite des caves. « Occupées par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait encore des croix gammées sur les murs. Il fallait que je rencontre Laplanche, et vite ! »

Celui-ci finit par le convoquer dans son appartement parisien. Et là, une autre surprise de taille attend Maurice Giraud : Laplanche ne veut pas discuter du prix de vente. « C’était le psychanalyste dans toute sa splendeur !, sourit Maurice Giraud. Quand je lui ai dit ce que j’étais prêt à débourser, il m’a sorti : “Pour mon hygiène mentale, je refuse de parler d’argent avec vous.” Je négociais des contrats en Haute-Savoie depuis quarante ans et je n’avais jamais entendu une chose pareille. Je croyais rêver. Ce fut le plus grand moment de ma vie d’homme d’affaires ! »

Maurice Giraud a 60 ans à l’époque et il sait que l’âge ne change rien : on peut aimer à en perdre la raison. Surtout si on a de l’argent. « Je venais de me séparer de mon pôle hôtelier que j’avais revendu à Pierre&Vacances et j’avais un peu de liquidités à ma disposition, expose-t-il. J’ai finalement acheté au prix demandé, sans discuter… »

L’homme le voulait tellement, ce château, qu’il a accepté une autre exigence, encore plus incroyable : le contrat de vente stipulait que le docteur Laplanche et son épouse pouvaient continuer à habiter dans le deuxième château (situé un peu plus loin sur le domaine) jusqu’à leur mort. « Pendant neuf ans, j’ai payé toutes leurs factures, leur eau et leur électricité. C’est pas beau, ça ? », ricane Maurice Giraud.

On lui remet les clés du château de Pommard en janvier 2004. Combien l’a-t-il acheté ? L’homme sourit mais finit par lâcher : « A ce jour, le domaine m’a coûté cinquante millions d’euros, dont 18 qui ont servi à la rénovation. Je vous laisse faire le calcul… »

Un achat coup de cœur ? Certainement. « Je me sentais une obligation envers la France, car je suis fier d’être Français, explique-t-il. Or, qu’est-ce qui fait partie du patrimoine d’un pays ? Les vins, les châteaux, les pierres et le savoir-faire. On n’achète pas un domaine viticole pour une rentabilité immédiate et cela s’apparente un peu à du mécénat. J’avais prévu cinq ans de pertes. Au bout de quatre ans, on a commencé à dégager un résultat… »

En 2013, le château de Pommard a enregistré un bénéfice net d’1,5 million d’euros. Un profit qui s’explique en partie par l’excellente réputation acquise par la Bourgogne à l’étranger. « Les Américains, les Chinois… tout le monde veut du vin de Bourgogne aujourd’hui !, s’exclame le patron. Je gagnerai de l’argent quand je revendrai, pas avant. J’ai déjà reçu beaucoup de propositions… »

Ainsi, malgré le coup de cœur dont il se souvient comme s’il datait d’hier et une imposante rénovation qui a duré près de trois ans dans laquelle il a englouti une véritable fortune, Maurice Giraud serait prêt à se séparer de son « bébé ». « J’ai un principe, dit-il, en businessman qu’il est et restera. Tout est à vendre et tout est à acheter. Ce qui me passionne, ce sont les défis. Si une belle proposition me parvient, je vends et je rachète un autre domaine. Mais je refuse de vendre à un Chinois. Je privilégierai un groupe européen… »

Devenue aujourd’hui un symbole de la Bourgogne viticole, la Belle au Bois dormant n’a peut-être pas fini de se réveiller.