Des milliers de sans-papiers victimes de l’esclavage moderne en Belgique

On les voit peu ou pas du tout. Ils travaillent dans l’ombre, ne sont parfois pas payés mais ne font pas de bruit, ne se plaignent que très rarement. Trop rarement. C’est d’ailleurs grâce à ces trop rares prises de parole que leur existence est mise au jour. Eux, ce sont les esclaves modernes. Des hommes et des femmes. Pas ceux des républiques dites bananières, mais bien ceux de Belgique.

On les retrouve souvent dans les grandes villes comme Bruxelles ou Anvers. Et ils sont plus nombreux qu’on ne le pense. Domestiques, ouvriers dans la construction ou la restauration mais aussi dans les boulangeries, les boucheries, les car-wash ou les magasins et les manèges.

« En 2013, nous avons ouvert 28 dossiers dont 22 ont donné lieu à des poursuites, illustre Henri Funk, auditeur du travail à Bruxelles. C’est deux dossiers de moins que l’année précédente. La plupart du temps, ce sont des organisations qui donnent l’alerte en déposant plainte chez nous. Parfois aussi, le point de départ est une dénonciation de voisins. C’est rarement lors d’une opération de contrôle que l’on découvre ces travailleurs exploités. La majorité des cas sur les 78 sur lesquels nous avons travaillé depuis 2010 vient du Maghreb (41). Les autres des pays de l’Est (9), d’Asie (17), d’Afrique subsaharienne (7) et d’Amérique latine (4). Tous les ans, nous arrivons à trois ou quatre condamnations des exploiteurs. »

Parmi les récents dossiers passés par l’office de l’auditeur, celui de cet homme qui travaillait dans une boulangerie marocaine. « Il travaillait au noir durant la nuit, relate Henri Funk. Une de ses mains est restée coincée dans le pétrin. Il était salement amoché. Le patron a tenté d’expliquer au juge que l’homme s’était introduit à son insu dans la boulangerie mais le juge n’a pas été dupe. » Dernièrement également, le responsable d’un magasin situé dans une galerie proche de la Grand-Place a été condamné. « Il employait illégalement un Sikh qu’il humiliait et à qui il infligeait un traitement inhumain. Il l’avait notamment obligé à se raser la barbe, ce qui est un sacrilège dans cette croyance. Pour éviter que l’homme n’aille se plaindre, il lui avait confisqué son passeport en lui disant que s’il essayait de partir, il le dénoncerait pour vol. »

Lorsque l’on évoque ces formes d’esclavage moderne, il est souvent question de traite des êtres humains (TEH). « Pourtant, réagit Jan Knockaert, directeur de l’Organisation pour les travailleurs immigrés clandestins (Orca), quand on va en justice, la TEH ne représente que 10 % des cas. Le reste ressort de l’exploitation économique. Car les gens l’ignorent mais les travailleurs sans papiers ont aussi des droits. Ils ont le droit de percevoir un salaire minimum. Ils ont droit à des assurances qui les couvrent en cas d’accident du travail. Ils ne peuvent pas travailler plus de 40 h/semaine. Les droits, c’est bien mais encore faut-il les faire reconnaître et respecter ! Il y a encore beaucoup d’ouvriers qui travaillent dans le bâtiment ou ailleurs pour 5 euros de l’heure. Il y en a même qui paient pour travailler… »

Et Jan Knockaert de pointer du doigt « des lois stupides » qui ont mené à ces formes d’exploitation. « Lorsque la Pologne, la Bulgarie et la Roumanie sont entrées dans l’Union européenne, durant une certaine période, leurs ressortissants pouvaient circuler librement mais pas travailler sauf s’ils décrochaient un permis B dans une profession en pénurie et avec un statut d’indépendant qu’ils n’arrivaient évidemment pas à décrocher vu leur situation. Certains patrons ont alors trouvé la parade en offrant une part de leur société à ces travailleurs. Ils devenaient donc associés actifs et pouvaient être inscrits à un fond de sécurité sociale et recevaient des documents de séjour. Problème : ils ne comprenaient pas qu’ils étaient indépendants et ne cotisaient nulle part, pas plus que leur patron ne le faisait pour eux. Ils ne recevaient pas non plus de salaire minimum. Certains d’entre eux se retrouvent désormais à la tête de dettes de 15.000 euros envers la sécurité sociale. Malgré de tels dégâts, le système est toujours en place pour les Croates dont le pays est entré plus tard dans l’Union. » Ce n’est pas le seul type de victimes causé par le fameux permis B. Orca en a relevé 7.756 d’un autre type ( lire le témoignage de Malik ci-dessous ).

Cette exploitation des sans-papiers par le travail au noir n’est pas neuve. Elle prend cependant encore des formes plus extrêmes. « Durant les congés scolaires, il n’est pas rare de voir des étudiants aux abords du Petit Château, poursuit Jan Knockaert. Ils viennent y chercher de la main-d’œuvre pas chère pour déménager leur kot. Après le ramadan, nous recevons aussi beaucoup de plaintes car durant la période de jeûne, des membres de la famille ou des sans-papiers ont été engagés comme extra dans des commerces sans être payés du tout. »

« Cet esclavage moderne touche beaucoup de secteurs, confirme Sarah de Hovre, directrice de Pag-Asa, qui recueille de nombreuses victimes à Bruxelles. On recense actuellement beaucoup de victimes dans les restaurants asiatiques, dans les car-wash, dans des garages clandestins. Ces gens viennent chez nous dans l’espoir de décrocher un travail pour envoyer l’argent dans leur famille. Les procureurs et l’auditorat du travail font du bon boulot pour identifier les esclavagistes. Par contre, obtenir des condamnations est plus compliqué car il est difficile d’obtenir des preuves. En Belgique, nous n’avons pas non plus de juges spécialisés en la matière et qui pourraient donc être plus sensibles à cette problématique. »

 

 

Malik: « J’étais payé cinq euros de l’heure »

J ’étais diplômé en informatique et en comptabilité mais j’ai décidé de quitter Casablanca où j’avais une bonne situation en 2003, se souvient Malik. J’avais 27 ans. Je gagnais 400 euros par mois, ce qui est bien au Maroc. Mais j’espérais améliorer mon sort. Je suis donc parti. Seul. »

Durant deux ans, Malik tentera sa chance à Nice sans grand succès. C’est alors qu’il prend la direction de Bruxelles. « Je savais que beaucoup de Marocains y vivaient. »

Le 9 septembre 2005, le train de Malik entre en gare du Midi à 20 h 45. « Je m’en souviendrai toute ma vie, dit-il aujourd’hui avec quelques regrets. Durant deux heures, j’étais un peu perdu puis un Maghrébin est venu vers moi. Durant trois jours, il m’a permis de partager un studio et je me suis mis en quête d’un boulot en allant tous les matins, très tôt, au Petit Château, comme les autres sans-papiers. Après une semaine, un homme qui rénovait sa maison m’a embauché pour déblayer ses gravats. Je bossais de 9 heures à 16 heures et j’étais payé 40 euros la journée. Je commençais à espérer. Pendant plusieurs mois, j’ai vécu de petits boulots comme ça. Je bossais pour des particuliers ou des sociétés. Dans la construction, le jardinage et parfois pour des sociétés de déménagement. »

Puis Malik a cru avoir décroché la montre en or. « En 2007, les deux patrons d’une société de tournage-fraisage m’ont engagé pour programmer leurs machines. Après un jour à l’essai, ils ont décidé de me garder au tarif de 40 euros par jour, pour des journées de 8 heures à 17 heures. Trop heureux de trouver un emploi fixe, j’ai accepté. »

Des promesses non tenues

Très vite pourtant, le jeune immigré clandestin allait déchanter. « Ils ne me payaient pas régulièrement. Ils me donnaient parfois 300 ou 600 euros en me disant qu’ils avaient des difficultés, que le reste viendrait. Moi, comme je sortais d’une période de galère et vu ma situation, je n’osais rien dire. Mais je sentais qu’ils m’exploitaient. »

En 2009, la Belgique connaît une période de régularisation massive des sans-papiers. Comme il a un emploi, Malik y croit. Ses employeurs promettent même de l’aider.

« Pour obtenir un permis de travail de 5 ans, il fallait que je prouve que je travaillais depuis deux ans. Mes patrons m’ont alors établi un contrat avec un salaire minimum légal. Mais ils ont continué à ne me payer que 5 euros de l’heure. Je n’ai rien dit en me disant que garder mon emploi allait être bon pour mon avenir. De fait, après six mois d’attente, l’Office des étrangers m’a donné un permis de séjour d’un an. » Les problèmes n’allaient cependant pas tarder à arriver…

Pour pouvoir renouveler son permis B, Malik devait rester chez le même employeur ou en trouver un autre dans la même branche. « Je devais aussi présenter dix fiches de salaires, poursuit le jeune homme. Or, je n’en avais reçu que trois. Malgré mon insistance, ils ne m’ont jamais donné les autres. C’est comme ça que j’ai compris qu’ils n’avaient payé mes lois sociales que durant trois mois. Je travaillais donc au noir sans le savoir. J’ai exigé qu’ils régularisent ma situation mais ils ne l’ont jamais fait. J’ai même fait une grève de la faim durant treize jours. En vain. »

En bout de course, Malik s’est retrouvé à la rue. Il a intenté un procès à ses employeurs qui ont fait faillite entre-temps. Il a gagné. Tout juste a-t-il cependant pu récupérer une petite partie des plus de 3.000 euros qu’ils lui devaient.

« Je leur en veux énormément car s’ils avaient été corrects avec moi, j’aurais peut-être la nationalité belge aujourd’hui. Contrairement à certains profiteurs, moi, je ne demande qu’à travailler. Je ne demande pas la charité. Je ne veux profiter de personne ni d’aucun système. »