«Génération Twee»: des jeunes trop naïfs?

, ces jeunes pessimistes « sacrifiés » sur l’autel de la crise, voici la Génération Twee, ou une jeunesse douce et gentille. En réaction à nos sociétés ?

Journaliste au service Société Temps de lecture: 7 min

S ’il était un animal, il serait un lapin, blanc, doux, et avec ce petit regard tombant qui vous fait fondre. Mieux : un de ces petits chats « mignons » dont les vidéos pullulent sur internet. S’il était une spécialité culinaire, nul doute qu’il prendrait illico la forme d’un cupcake régressif à souhait, aux couleurs pastel qui, pourtant, font mal aux yeux. Un film ? Une comédie romantique un brin niaise avec une Zooey Deschanel pétillante et gentiment naïve. Un instrument de musique ? Le ukulélé, pour jouer une petite chanson folk au coin du feu.

Voici en quelques lignes le portrait chinois de la nouvelle tribu directement issue des USA : bienvenue chez les « Twee » ! Le terme viendrait de la façon dont les petits enfants qui commencent à parler prononcent l’adjectif « sweet », « doux ». Et désigne aujourd’hui, ou plutôt depuis que des journalistes américains l’ont décrété et que l’un d’eux, Marc Spitz, vient d’y consacrer un livre, une nouvelle catégorie de jeunes un brin naïfs, aux références enfantines et à l’esthétisme pastel, voire rose bonbon. Et les observateurs d’en faire une énième « génération » (après la X, la Y, voici donc la presque W... la Twee) qui, effrayée par la violence du monde adulte qui l’attend, se réfugie en enfance et dans un univers truffé d’illusions, que certains n’hésitent déjà pas à qualifier de monde « aseptisé ». Tout le monde il est mignon, tout le monde il est Twee.

Typiquement, les Twee adorent tout ce qui est home-made et s’essaient tant aux loisirs créatifs qu’à la pâtisserie tarte à la crème. Ils postent des photos de leurs créations sur Facebook et des clichés à l’esthétisme romantique sur Instagram, épinglent à foison sur le site de déco Pinterest. Le Twee, qui peut tout autant être un jeune homme qu’une demoiselle, c’est un peu un « hipster » (voir notre lexique), le cynisme en moins. Car le Twee est happy. Ou naïf, c’est selon. La gentillesse est son leitmotiv.

Bien entendu, il s’agit en partie d’une construction, d’une tendance marketing, d’un nouveau terme en vogue qui tourne sur les réseaux sociaux. Il n’empêche, le phénomène n’est peut-être pas si creux (voir les avis de l’anthropologue et de la psychologue ci-dessous)... Et peut-être plus proche de vous que vous ne l’imaginez. Réfléchissez : Votre nièce de 20 ans s’exprime comme une petite fille ? Votre fille organise une « baby shower », sorte de fête prénatale, entre copines ? Et ce jeune voisin, qui semble refuser obstinément de rentrer dans la vie adulte ?

 

 

L'anthropologue

« Le symptôme d’une société sans projet collectif » ?

Derrière une tendance à première vue un peu superficielle, la « génération Twee » n’est peut-être pas si innocente que cela. Olivier Servais, anthropologue de la jeunesse à l’UCL, met tout d’abord en garde contre notre obsession à «   qualifier chaque évolution sociale en termes de générations   ». Passé cet avertissement, le chercheur émet une série d’hypothèses quant aux causes de l’émergence de ce mouvement. Démonstration.

1. Une réaction à l’hyperlibéralisme : «   Depuis mai 68, puis les années 80 et même les années 90, tout est devenu beaucoup plus accessible et tout semble permis. Aux Etats-Unis, le retour au puritanisme est venu contrebalancer cela. Avec les Twee, c’est le gentillet qui répond.   » Les deux ne seraient cependant peut-être pas si éloignés… Pour l’anecdote, le chercheur explique qu’aux States, des dîners d’anniversaire rose bonbon sont organisés pour les enfants… par le Tea Party ! Une façon de diffuser un message moralisateur aux petites têtes blondes dans une ambiance doucerette.

2. Une réaction au mal-être de la génération précédente : «   Les ados et adolescents d’aujourd’hui ont vu leurs parents stressés par leur boulot, au bord du burn out. Face au mal-être de la génération précédente, lié à un investissement démesuré dans le travail, on observe un grand retour à l’idée de qualité de vie, de bien-être, avec l’envie de faire une pause.   »

3. Le mouvement Twee est déjà décrié comme l’aboutissement d’une société consumériste médiocre : musique moyenne, déco surchargée qui frôle le mauvais goût… Olivier Servais, lui, y voit davantage le «   refus du conflictuel   » comme élément clé de cette prétendue génération : «   C’est d’ailleurs une condition même de la cohabitation des jeunes aujourd’hui, avec leurs parents ou leurs colocataires. Mais on observe de façon générale que les gens ont de plus en plus de difficulté à assumer le conflit. Regardez en Belgique : on ne proteste plus. N’a-t-on pas un problème avec la vraie vie ? Car y entrer, c’est précisément affronter le conflit.   »

4. Pour le sociologue, la mouvance Twee apparaît également comme une cristallisation de l’ultra politiquement correct : «   Ce que certains dénoncent, estimant que cela aboutit à un monde aseptisé, sans risque, sans aspérité, où rien ne dérange.   »

5. Enfin, Olivier Servais synthétise tous les éléments développés en un dernier point : une révolution des valeurs. «   Le mouvement Twee, c’est un peu dire “oui, un monde de bisounours est possible !”, en réaction à la cruauté de la vie. Il y a chez certains jeunes une volonté de se réfugier dans un cocon mais avec les Twee, ce cocon devrait s’étendre à la société ; une société où on se voile la face, ce qui revient à nier les inégalités sociales, l’altérité.   » Et le chercheur de pousser encore un peu plus loin sa réflexion, âmes sensibles (et Twee) s’abstenir : «   Or, une société qui ne veut pas voir les inégalités est une société superficielle, et nécessairement sans politique. Je pense que ça ne peut pas exister. Mais je m’interroge : ce mouvement Twee n’est-il pas le symptôme d’une société où chacun consomme dans son coin, sans se préoccuper du reste ? Le symptôme d’une société sans projet collectif ?   » Qui parlait de sujet léger ? Un cupcake, pour vous réconforter ?

 

 

« Beaucoup revendiquent cette naïveté »

Dominique Van Neste est psychologue. Elle accompagne les jeunes adultes en panne de projets pour la Fondation Benoît.

Les Twee sont décrits comme gentiment heureux… Vous n’en voyez peut-être pas en consultation ?

Ce n’est pas si simple ! Je reçois pas mal de patients qui vivent un arrêt dans leur vie. Des gens intelligents qui pourraient bien réussir, mais qui sont très jeunes dans leur tête. Beaucoup revendiquent et prônent une certaine naïveté, comme si c’était une qualité, même s’ils ont aussi conscience que c’est une façon de voir le monde qui les maintient dans l’illusion. Une jeune fille me disait :

« La seule chose qui me fait du bien pour l’instant, c’est de me blottir dans les bras de mon copain et de regarder des films “cucul” ou des Disney. »

Aujourd’hui, être confronté aux difficultés de l’âge adulte est de plus en plus compliqué. Certains renoncent pour repartir dans le monde de l’enfance.

Une tendance plus forte dans la jeunesse actuelle ?

De tout temps, on a parlé d’adultes avec le syndrome de Peter Pan. Mais aujourd’hui, on parle d’une génération. Celle-là a été élevée par des parents qui ont beaucoup lu Françoise Dolto, et l’ont parfois mal comprise. En voulant tout expliquer, ils ont vite confronté leurs enfants à des discours qui les dépassaient. Pour un petit enfant, s’entendre répondre « c’est comme ça parce que je suis ton père et que je l’ai décidé » est beaucoup plus rassurant. Nous sommes face à une génération dans une grande insécurité.

Concrètement, comment cela se traduit-il chez les jeunes que vous rencontrez ?

Plusieurs jeunes, plus souvent des filles, prolongent les études, comme si rentrer dans le monde du travail était un trop grand saut à faire. Mais on retrouve aussi cela chez les garçons, qui s’arrêtent, ne sont plus motivés par rien. Ces jeunes-là n’osent pas prendre de risques, se lancer. Et peuvent d’autant plus prolonger cet entre-deux que leurs parents ont les moyens. Se réfugier dans un monde doux et gentil est plus rassurant…

 

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