Le meeting de Stockel se termine de manière tragique

Il est 5 h. 30 de l’après-midi, Olieslagers vient de terminer un des plus beaux vols de sa carrière, celui dans lequel il s’est spécialisé : la feuille morte. Ce fut une descente merveilleuse et le public enthousiasmé ovationne l’audacieux aviateur.

Le plongeon mortel – Les préparatifs

La foule est encore tout entière sous l’impression de l’émouvant exploit que vient de réussir Olieslagers quand Champel fait amener son biplan qui doit enlever, suspendue sous lui, Mme Cayat de Castella.

La courageuse petite femme arrive à son tour, jolie et gracieuse dans son chandail blanc. L’inventeur du parachute lui passe autour du corps les liens qui doivent la tenir attachée à l’aéroplane.

On lui place sur la tête le casque de cuir protecteur des aviateurs, puis on lui cache les yeux avec des lunettes.

Mme Cayat de Castella, rieuse et gamine, embrasse l’inventeur de l’appareil et docilement vient s’agenouiller sous l’aéroplane où elle doit être suspendue.

Ces opérations préliminaires durent quelques minutes pendant lesquelles la femme reste dans une situation très désagréable. Le public des tribunes suit avec curiosité tous ces préparatifs.

Sur la piste, quelques curieux privilégiés et des journalistes entourent l’appareil. On entend le déclic des appareils photographiques.

À quelques mètres de l’aéroplane, Olieslagers attend dans son auto, prêt à s’élancer vers l’endroit où, dans un instant, Mme Cayat de Castella doit descendre et la promener triomphalement autour du champ de course. À ses côtés, quelqu’un emporte un bouquet de fleurs destiné à la courageuse jeune femme.

Tout est prêt pour la périlleuse descente en parachute. Champel se dispose à partir. Et sous l’appareil, Mme Cayat de Caastella attend patiemment, souriante, de bonne humeur.

Les mécaniciens mettent l’hélice du biplan de Champel en mouvement. Le moteur ronfle.

L’appareil s’élance, file rapidement, rasant l’herbe, emportant sous lui Mme Cayat de Castella, toujours souriante, saluant amicalement le public de la main.

Le biplan a quitté terre. Il est 5 h. 42. champel prend de la hauteur. Il contourne le champ de course. Personne ne le quitte des yeux. Il effectue encore un demi-cercle. Il y a quelques minutes qu’il s’est envolé et cela semble long, si long…

L’appareil a atteint une altitude suffisante pour tenter l’expérience : il est à 450 mètres. Champel fait jouer les mécanismes qui doivent lancer dans le vide Mme Cayat de Castella.

Le parachute ne s’ouvre pas

Le corps se détache du biplan et à côté de lui flotte horizontalement le parachute encore enroulé, tel un fuseau. Il ne doit s’ouvrir qu’après environ 25 mètres de descente.

La chute continue. Le parachute s’est redressé. Il est droit dans les nues, au-dessus de Mme Cayat de Castella, tel un cône. L’étoffe de soie s’agite, secouée par le vent. Elle va s’ouvrir certainement. Cela tarde, quelque chose semble enserrer le parachute à sa base. L’air ne s’y engouffre pas.

Six secondes d’angoisses terribles

La chute, lente au début, est devenue très rapide. On voit là-haut la pauvre femme se débattre. Elle agite les jambes et les bras. Est-ce l’effet de l’asphyxie occasionnée par la vitesse de la descente ou la malheureuse fait-elle des efforts désespérés pour amener l’ouverture du parachute ?

La foule est atterrée. Des femmes se sont évanouies. Des spectateurs pleurent. Un homme court, affolé. Des amis le suivent. C’est l’inventeur. On l’éloigne.

La vitesse de la chute augmente. À 100 mètres du sol, elle est vertigineuse. À 15 mètres le corps descend tel un bolide.

Un hurlement dans la foule couvre tous les bruits pendant quelques secondes. C’est comme une formidable clameur de douleur, un cri de souffrance, échappé des poitrines de milliers de personnes qui ont vu le corps s’effondrer dans un champ de blé.

Puis, un seul cri, terrifiant, celui de la malheureuse qui vient de s’écraser sur le sol…

La victime est tombée toute droite, comme une masse. Les pieds ont touché le sol en premier lieu, le creusant d’environ trente centimètres, puis le corps, complètement brisé, s’est tassé comme un accordéon ; la pauvre femme s’est affaissée sur le ventre, la tête est venue donner avec force contre la terre.

Le plongeon mortel a duré exactement six secondes, six secondes d’angoisses terribles, six secondes de spectacle atroce.

La ruée de la foule

Dans la foule, on a conservé un faible espoir.

Est-il possible que cette toute jeune femme, que l’on a vue si joyeuse, si gamine, pleine de santé il y a un instant, soit devenue une masse inerte ? On ne veut pas croire à la mort.

Et alors c’est la ruée de la foule vers l’endroit où l’acrobate de l’air est venue s’effondrer.

Des hommes, des femmes, même des enfants courent, se mêlant aux gendarmes qui galopent vers le champ de blé où gît le corps pantelant de Mme Cayat de Castella.

Le champ, situé à front de l’avenue Salomé, est envahi. Un public avide de curiosité malsaine forme cercle autour du cadavre qu’il veut voir. Les gendarmes doivent donner des coups de crosse pour écarter la foule.

À terre, un homme est agenouillé près du cadavre. Il sanglote. C’est l’un des aides.

Le mécanicien, aidé d’autres personnes, tente de soulever le cadavre. Tous les membres sont brisés, les bras et les jambes pendent, inertes, et c’est une véritable loque humaine que l’on transporte sur une civière à l’infirmerie de l’hippodrome.

Un médecin examine le corps. Tout est fini. La petite acrobate si frétillante, si rieuse il y a dix minutes n’est plus. Le bouquet qui lui était destiné est défait et les aviateurs présents déposent les fleurs sur le cadavre…

Dans la soirée, le corps de Mme Cayat de Castella fut transporté à la morgue de Woluwe-Saint-Pierre.

Les causes de l’accident

Les causes de l’accident ne sont pas encore déterminées. Le parquet doit faire une descente à Stockel à cet effet.

Toutefois, signalons que déjà lundi, l’enveloppe du parachute avait dû être réparée rapidement et peut-être négligea-t-on le lendemain de faire une réparation plus sérieuse. Il nous a semblé aussi que le pliage du parachute se faisait avec une trop grande désinvolture. L’enquête établira s’il y a eu des négligences.

Un spectacle malsain

En tout cas, nous protestons contre des exhibitions du genre de cette expérience qui vient de se terminer de manière si tragique. Cette descente en parachute ne répondait absolument à rien, elle n’avait aucun caractère scientifique. Et il est vraiment inouï que les autorités communales aient autorisé des exercices aussi dangereux, n’offrant pas plus de garanties de sécurité, alors que dans les cirques et les music-halls on oblige les acrobates à prendre quantité de précautions. Et s’il s’agissait d’expériences de sauvetage par parachute, les essais pouvaient tout aussi bien se faire avec un poids mort ou un animal, sans exposer un être humain. Mais, voilà, le monde ne serait pas venu…

Que l’on se borne aux acrobaties des aviateurs qui, elles, présentent un caractère scientifique et ont un but : montrer la stabilité des aéroplanes.

L’inventeur en fuite

Peu après l’accident, des personnes encore présentes au champ de courses aperçurent une auto filer à toute allure vers Bruxelles. Elle emportait Cayat de Castella, l’inventeur du parachute cause de l’accident et mari et manager de la malheureuse victime.

Il s’était fait conduire à l’hôtel où il était descendu et ce matin il a disparu brusquement, emportant ses bagages par un train quittant la gare du Nord à 7 h. 20.

Une descente du parquet

Il était 4 heures quand le parquet de Bruxelles, représenté par MM. Lacroix, juge d’instruction, Cornil, substitut, et Van den Bossche, greffier, arriva sur les lieux.

Les magistrats étaient accompagnés de MM. Marcel Héger et Héger-Gilbert, médecins légistes, qui procédèrent à l’autopsie de la victime, et de M. Flammache, ingénieur, commis à titre d’expert, pour établir les péripéties et les causes réelles de l’accident.

Plusieurs personnes furent interrogées et l’appareil fut emporté par l’ingénieur aux fins d’expertise.