Téchiné: «Catherine Deneuve me fascine car c’est un sphinx»

Pour son vingtième long-métrage, L’homme qu’on aimait trop, André Téchiné se confronte pour la deuxième fois aux faits divers. Après La fille du RER, qui revenait sur la médiatisation d’une fausse agression à caractère antisémite en juillet 2004, il s’inspire d’une extraordinaire énigme judiciaire, l’affaire dite « Le Roux ». L’enquête sur la disparition en 1977 d’Agnès Le Roux, héritière du Palais de la Méditerranée, mettant en cause son amant de l’époque, l’ex-avocat niçois Jean-Maurice Agnelet, est entre les mains de la justice depuis une trentaine d’années et a déjà fait l’objet de trois procès. Et ce n’est pas fini.

En avril dernier, le fils d’Agnelet accuse son père d’avoir commandité l’assassinat d’Agnès Le Roux. Agnelet est condamné à 20 ans de réclusion criminelle. Il se pourvoit en cassation. Parler d’une affaire dont l’issue judiciaire est toujours incertaine a-t-il eu une influence sur votre travail ?

Je ne voulais montrer que le premier procès, quand Agnelet a été acquitté. J’indique juste ensuite que les décisions de justice peuvent être contradictoires. Après le tournage et le montage, il y a eu un troisième procès. Avec un rebondissement que je n’avais pas prévu dans le scénario et qui était l’accusation du fils, qu’on voit au premier procès, être ému et soutenir son père. A un moment, ils ont donc été très proches. J’aurais pu montrer le même personnage au moment où il accuse son père mais là, le film était déjà terminé. Ce qui est très fort dans cette affaire, c’est que ça dépasse la fiction. Dramaturgiquement, la réalité a finalement été supérieure à toute construction de scénario. C’est bizarre, car je ne voulais pas faire un film trop noir, en terminant sur l’acquittement. Mais dans la réalité, la suite, ce sont deux autres procès où il a été condamné.

Votre film repose sur le trio Agnès Le Roux, sa mère Renée Le Roux et Agnelet. Qu’est-ce qui vous a attiré en eux ?

Leur interréaction. On peut résumer ça par des rapports de domination. Chaque caractère dans sa singularité me fascine. La femme à poigne, autoritaire et souveraine ; la princesse héritière, l’insoumise ; et puis ce faux prince charmant. On voit tout de suite la dimension conte de fée, mais à l’envers. Je trouvais ça absolument formidable alors que les éléments sont puisés dans la réalité. Il y a aussi cet aspect luxueux, magique, avec la Riviera, la Côte d’Azur, le monde des casinos, la sophistication, l’opulence, le pouvoir destructeur de l’argent. Ça me paraissait être un masque tragique intéressant. J’ai vraiment respecté les personnages, les événements mais en même temps, ils sont plus forts que nature.

Quelles sont les contraintes que vous impose la fiction ?

Pour «La fille du RER», juridiquement, je n’avais pas le droit de trop m’inspirer de ce que la personne avait vécu. J’ai été contraint d’inventer. Ici, je n’avais pas de contraintes. J’ai eu accès aux vraies lettres, aux enregistrements magnétiques grâce au frère d’Agnès. Tout est absolument vrai. Guillaume Canet a été en relation avec Agnelet quand il était en résidence surveillée à Chambéry. Je voulais que Guillaume connaisse sa voix et son discours. Car Agnelet est extrêmement cultivé. Ça aussi c’était une belle idée de scénario : quelqu’un qui lit les grands auteurs de la Pléiade mais qui n’est intéressé que par l’argent. Il y a une dualité passionnante. Il dit des choses intéressantes, même pour l’espèce humaine. Guillaume recevait des coups de téléphone, des SMS d’Agnelet et me les transmettait. Il disait à Agnelet que j’avais changé des scènes. Pendant le tournage, il y avait donc non pas une collaboration, mais une circulation d’informations. Guillaume me racontait, j’écrivais et on tournait. Ce film est très factuel.

Vous n’avez pas eu peur d’une manipulation de sa part ?

J’ai rédigé une scène qui est peut-être mensongère, mais ce sont alors les mensonges d’Agnelet. Souvent, les films sont ennuyeux car les gens ne mentent pas assez. Là, ce qu’il y a de formidable, c’est qu’on ne sait pas. Agnelet est une sorte de metteur en scène. Non seulement il enregistre toutes ses conversations au téléphone, mais il les monte. C’est un travail d’artisanat qui prend beaucoup d’énergie et de temps.

Vous n’avez pas été tenté de vous concentrer plus sur le procès ?

Montrer les trois procès, faire un film dans un huis clos judiciaire, ça m’aurait semblé pesant, plombant, très ennuyeux. Ce qui compte pour moi, c’est Agnès, sa disparition. En fait, le cœur de cette histoire, c’est le mystère de cette disparition. Je voulais donner un corps, une voix à Agnès. Pour moi, c’était très important. Je pensais que si elle était présente le plus longtemps possible dans le film, le deuil et l’absence seraient plus forts. Elle existerait par son absence. J’avais envie de voir Agnès vivante. Je pense que ça donne plus de force dramatique au procès lui-même. Bizarrement, il n’y a que sa voix qui est restée, sur les bandes magnétiques. Ça me paraissait très cinématographique : entendre la voix mais en même, avoir l’image du corps. C’est un facteur émotionnel.

Au-delà du personnage incarné par Catherine Deneuve, qu’est-ce qui vous fascine depuis tant d’années chez elle ?

Difficile à dire, car c’est irrationnel. Je ne suis pas un théoricien, je suis instinctif. Catherine me fascine, car c’est un sphinx que j’interroge. On a fait sept films ensemble mais pour moi, elle reste toujours aussi insaisissable. Si j’arrive à atteindre une sorte de plafond avec elle, notre relation de travail s’arrêtera. Ce n’est pas le cas. Et j’ai le sentiment qu’elle n’a pas perdu la grâce de la débutante. Quand je dis ‘moteur’ et que je vois Catherine Deneuve jouer, je me fais beaucoup de soucis car je me demande si elle va arriver au bout de la prise tant elle est fragile. Elle n’a pas des automatismes de métier. Elle n’est pas du tout protégée par la carapace du savoir-faire. Elle est toujours sur le point de déraper. C’est pour ça que je fais beaucoup de prises avec elle. Peu à peu, elle trouve son espace de liberté mais elle garde ce frémissement qui me fascine car je sais que je vais à chaque fois découvrir quelque chose de différent. Catherine, c’est une espèce de funambule, qui prend des risques à chaque instant. C’est une artiste qui travaille dans le moment. Elle ne prépare pas, ne construit pas son personnage. Mais dans l’instant de la prise, elle fait un travail considérable, où elle s’expose, se met en danger. Parfois même, elle ne connaît pas son texte – il faut dire qu’il m’arrive de le changer au dernier moment – pour garder plus de liberté. C’est au fur et à mesure des prises qu’elle prend de l’assurance et de l’aisance. Sur ce film-ci, c’est la première fois dans notre travail qu’elle joue un personnage de femme très solide, une vraie dure, méchante, acharnée, qui veut la tête d’Agnelet.

Pour vous, Agnelet est coupable ou non coupable ?

Mon film n’est pas un polar à la Agatha Christie. Il ne s’agit pas pour moi de savoir qui a tué Agnès Le Roux, si Agnelet est coupable ou non. Ce qui m’a intéressé, c’est la puissance du doute. Des titres de films de Hitchcock marchent très bien pour Agnelet : «Soupçons» ou «L’ombre d’un doute». Durant tout le film, on se demande ce qu’il a dans la tête. Je voulais donner une chance humaine à ce personnage tragique. Mais pas forcément le rendre sympathique. Il a des aspects pervers, sadiques, manipulateurs. Je ne voulais ni le diaboliser ni lui trouver des excuses. Qu’est-ce qui se cache derrière ce côté Don Juan, bourreau des cœurs ? Il y a un vertige, on ne sait pas trop ce qu’il cache.

Au fur et à mesure de vos films, vous avez l’impression d’en apprendre plus sur la nature humaine ?

En tout cas, elle ne cesse de me surprendre, de m’étonner, d’exciter ma curiosité. Si on perd cette curiosité, je ne vois pas comment on peut faire du cinéma.