Libramont: quand la terre vaut de l’or, elle devient refuge

Quarante-six millions d’hectares sur un an… Le chiffre, hallucinant, traduit le niveau d’accaparement de terres agricoles par des sociétés soucieuses de rendements financiers d’un genre nouveau. Il ne s’agit pas de les soustraire à la culture ou à l’élevage mais d’en prendre le contrôle pour en tirer du bénéfice.

Le phénomène, longtemps caractéristique des pays en voie de développement, fait son apparition en Europe de l’Ouest. Des sociétés d’investissements et des fonds de pensions se muent en grands propriétaires terriens, y voyant une nouvelle occasion de spéculer. Si en Belgique, le phénomène ne se mesure qu’en centaines d’hectares, pour les défenseurs du monde agricole c’est déjà trop. À l’occasion de la foire de Libramont, une demi-douzaine d’associations a annoncé le lancement d’une plate-forme de sensibilisation.

Un tournant

« La crise de 2008 représente un tournant, dit Vanessa Martin de l’ASBL Terre-en-Vue. Alors que la bourse perdait tout d’un coup de son intérêt, les terres agricoles sont devenues des valeurs refuges. » Conséquence, dans certaines régions, les prix sont montés en flèche. Avec une double conséquence. D’une part des (jeunes) agriculteurs se trouvent incapables d’investir des sommes folles pour acquérir leur outil de travail. D’autre part, ils voient grimper les prix de location. Car si des grands groupes financiers investissent, c’est évidemment pour en tirer un rendement locatif.

« Ils veulent 1 %, ça peut paraître peu mais c’est beaucoup plus élevé que le bail à ferme légal », dit Philippe Duvivier, président de la Fugea (Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs). Lorsque la terre atteint 35.000 ou 40.000 euros l’hectare, 1 % ça représente 350 à 400 euros de location par année alors que le bail à ferme légal fixe les montants à 200-250 euros ». Et d’aligner l’exemple récent d’une propriété de 100 hectares à vendre dans la région de Ath. Les neuf agriculteurs locataires ont proposé 15.000 euros l’hectare… Alors que la procédure de vente n’est pas clôturée, un groupe d’investisseurs flamands en propose déjà 40 à 50.000 euros… « C’est énorme pour la Wallonie mais c’est la moitié de la valeur de la terre agricole flamande, on comprend mieux dès lors leur intérêt ».

Une véritable confiscation

«  Et ce qui est insupportable dans cette histoire c’est que les investisseurs sont des fournisseurs du monde agricole : un constructeur de bâtiments, un marchand d’aliments pour bétail, souffle Philippe Duvivier. L’opération qu’ils montent ressemble à une véritable confiscation de notre outil de production. Ils n’ont aucun scrupule alors qu’ils font déjà du bénéfice sur notre dos depuis des années. C’est exactement la même opération que celles pratiquées par des Chinois dans le Bordelais ou par des fonds de pensions étrangers sur les terres du Nord-Pas-de-Calais. »

Alors, la Fugea, le Mouvement d’action paysanne, le Fian (FoodFirst Information and Action Network) et le CNCD se regroupent dans une plate-forme de sensibilisation du monde politique (d’autres mouvements progressistes, environnementaux et alter-mondialistes sont appelés à les rejoindre). Stéphane Desgain, chargé de recherche au Centre national de coopération du développement (CNCD) commente : « Si les échelles sont différentes, entre les pays en développement ou la Belgique, c’est un même combat, qui justifie notre présence dans cette plate-forme ». Une plate-forme qui a une mission urgente : accompagner le transfert (depuis le 1er juillet) en Wallonie de la législation fédérale sur le bail à ferme.

Préserver l’agriculture familiale

« Nous, on veut que le monde politique en profite pour l’améliorer… au bénéfice du monde agricole bien sûr. On espère que les textes iront dans le sens du nouveau Code wallon de l’agriculture qui vise en principe la préservation d’une agriculture familiale. »

Autre mission de la plate-forme : s’imposer dans la concertation sur le sujet entre le monde politique et le monde rural. C’est que les idées de créer des structures publiques de portage des terres ou – comme cela existe en France – des outils de régulation publique du négoce de terres agricoles, ces idées donc font leur chemin au sein du nouveau gouvernement wallon. Reste à les faire aboutir.