«14-18 est une histoire belge, pas flamande ou wallonne»

L’historienne Sophie de Schaepdrijver, n’épargne ni le mouvement flamand ni l’Etat belge de 1914, ni le gouvernement flamand ni l’Etat fédéral de 2014.

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Sophie de Schaepdrijver est une référence belge mais aussi internationale sur la Première Guerre mondiale. Auteur d’un livre de référence, La Belgique et la Première Guerre mondiale (qui date de 1997 mais n’a été traduit du néerlandais qu’en 2004 et est toujours disponible aux Presses interuniversitaires européennes-Peter Lang, elle enseigne l’histoire moderne européenne à la Pennsylvania State University (Etats-Unis). Elle présentera également, à partir de mardi, la série documentaire en quatre épisodes, Brave Little Belgium, que la VRT (Canvas) consacre à 14-18. Elle est la personnalité idéale pour évoquer les mythes et réalités des tranchées qui déterminent la Belgique depuis 100 ans.

Absent des premières commémorations qui, lundi, démarrent en Wallonie, le gouvernement flamand, depuis plusieurs années déjà, sous l’impulsion du régional de l’étape, Geert Bourgeois (N-VA), désormais ministre-président, met le paquet sur les commémorations de « ses » Flanders Fields. Au contraire de ce qui se passe ailleurs, et notamment en Belgique francophone avec Laurence van Ypersele (UCL), la Flandre a fait le choix de se passer totalement du pilotage d’historiens comme vous…

« Apparemment, oui ! Bourgeois a dit dans une interview qu’il préférait que les historiens ne soient pas associés à ces commémorations car il ne voulait pas qu’il y ait « une histoire d’Etat ». Il a même dit que François Hollande faisait la même chose, ce qui, de plus, est faux puisqu’en France, il y a un comité de pilotage composé d’historiens d’envergure. Justement, quand on réunit des historiens comme ceux-là, c’est la meilleure garantie de ne pas avoir une « histoire d’Etat ». Une « histoire d’Etat », c’est quand l’Etat écrit l’Histoire ! Les politiques flamands n’en veulent pas. Je comprends leur position : les historiens qu’on pourrait inviter seront tous des empêcheurs de vendre de la bière en rond (ndlr : l’historienne fait allusion à la création d’une bière Passchendaele – The Great Beer dans la région du front la plus marquée par la guerre), de commémorer en rond, de récupérer politiquement en rond… Ils diront tous la même chose : oui, il y a eu une injustice linguistique criante sur le front de l’Yser mais ils vont complexifier les choses, les nuancer. »

On reviendra au débat historique mais, d’abord, il y a ce reproche que la Flandre « vend » un produit touristique et commercial.

« Oui, c’est du branding. La commémoration en Flandre a été gérée par le ministère du Tourisme, pas de l’Education ou de la Culture. Cela me dérange que l’on fasse commerce d’une telle boucherie. Bien sûr, c’est une bonne chose qu’il y ait un tourisme autour des champs de bataille. Mais plus on mercantilise les choses, plus le paysage mémoriel perdra de sa dimension tragique. Plus on vous dit qu’il faut ressentir telle ou telle émotion, moins on découvrira les choses par soi-même. Finalement, au Fort de Loncin ou à Verdun, il n’y a pas grand-chose à voir mais cela en devient presque plus intéressant. Il est normal de faire des efforts, il est normal de vouloir montrer que la région est dynamique après la débâcle de Lernout & Hauspie (NDLR : qui était installé à Ypres), mais, dans ce genre de choses, il faut faire attention à ne pas exagérer. Le gouvernement flamand aurait pu miser, certes sur le tourisme, mais aussi sur l’éducation, la culture, la recherche scientifique. »

Ce récit plus mercantile sous-entend-il une réécriture de l’histoire ? Si l’on veut attirer Français, Anglais et Allemands, on écrit quelque chose de plus lisse, où il n’y a pas de responsables mais que des victimes ?

« Il y a un peu ça, oui. Il n’y a plus de responsables, on dit des choses mièvres avec lesquelles on est tous d’accord : « Plus jamais la guerre ». Mais, en même temps, ce n’est pas nécessaire d’agir de la sorte. Vous savez, les touristes, l’ambassadeur et les responsables politiques allemands assument totalement l’invasion, les massacres, la violation de la neutralité de la part de leur pays. Dans l’entre-deux-guerres, il y avait quasiment autant de cimetières allemands (aujourd’hui concentrés sur quatre sites) chez nous que de cimetières anglais aujourd’hui. La population belge était beaucoup plus rancunière vis-à-vis des Allemands et, pourtant, cela ne les empêchait pas de venir visiter leurs morts. »

A l’intérieur de la Flandre aussi, cela donne l’impression qu’il n’y a que l’Yser alors que Louvain et d’autres ont été villes martyres, qu’Anvers a eu un rôle de Réduit national…

« Même à l’intérieur de la Flandre occidentale, il y a plusieurs réalités : l’Yser est une chose mais Bruges a connu une autre expérience de guerre, celle de l’occupation, d’une ville choisie comme base de la guerre sous-marine allemande. Il n’y a pas que le Westhoek. Les subsides ont été distribués et il y a des manifestations dans ces villes. Le problème, c’est d’équilibrer le récit. Ce que je regrette le plus, c’est l’absence ahurissante de l’Etat fédéral dans ce dossier. Il brille par son absence, je ne comprends pas pourquoi. C’est totalement paradoxal quand on parle de 14-18. J’ai vu une carte des villes-martyres de Wallonie et une carte des villes-martyres de Flandre ! Pensez-vous que, pour les Allemands, entre Louvain et Andenne, il y avait une différence ? C’est une histoire belge. »

Il y a eu des activistes, (wallons mais) surtout flamands du fait de la « Flamenpolitik » allemande, qui ont collaboré : finalement, avec 100 ans de recul, ce sont des collabos ou des idéalistes ?

« Le pacifisme s’est introduit dans le discours du mouvement flamand dans un rejet global de cette guerre absurde menée par des Etats guerriers. Du coup, ceux qui ont collaboré avec l’ennemi, les activistes, n’étaient plus, après-guerre, des collaborateurs mais des idéalistes car ils ont fait acte de fraternité. Aux termes de collabos ou de traîtres, je préfère le bon vieux mot d’ « inciviques » dans la mesure où ils ont profité d’une situation qui nuisait à leurs compatriotes, y compris flamands. Au sein même du mouvement flamand, les leaders disent non aux Allemands, même s’ils sont anti-belges. Le problème, c’est que le mouvement flamand a coopté l’activisme après la guerre, ce qui a éloigné du mouvement flamand des tenants plus libéraux et urbains et l’a rendu plus rural et catholique. Le mouvement flamand était à un tournant et on le paie encore. On a entretenu le flou en opposant « bon Belge » et « bon Flamand ». Le flamingant, en 1914, n’est pas anti-belge, il veut les mêmes droits à l’intérieur de la Belgique car il est patriote belge ou, au pire, il ne voit pas bien où irait une Flandre indépendante ni une Flandre rattachée aux Pays-Bas ou à l’Allemagne. Cette entreprise de justification de l’activisme a beaucoup nui au mouvement flamand. Et il y avait, côté francophone, une véritable hargne qui rendait un dialogue serein impossible. Dès qu’il y avait une revendication flamande, on criait, au Parlement ou dans la presse, au « néo-activisme ». C’était idiot et cela a permis au mouvement flamand de prendre une ampleur qu’il n’aurait peut-être pas eue sans cela. »

On peut donc affirmer qu’au sortir de la guerre, le politique – et donc la bourgeoisie francophone - a raté un tournant historique en ne rencontrant pas les attentes légitimes des Flamands et en refusant le bilinguisme complet ? Et que l’on n’en serait pas là aujourd’hui si cela avait été fait ?

« Oui, je suis formelle à ce sujet : c’est le mépris francophone vis-à-vis de la langue flamande qui a le plus nui à la Belgique, le refus de considérer que cela puisse être l’autre langue du pays. Au Parlement, dès qu’un Flamand parlait, on lui criait : « Veuillez vous exprimer dans une vraie langue ! » Oui, il y a eu l’activisme mais les activistes qui se pavanaient n’étaient pas populaires auprès des Flamands, qui les ostracisaient et voulaient le retour de la Belgique. Partout en Europe, la fin de la guerre n’a apporté que des déceptions et du désenchantement. En général, la vie a repris son cours, la déception linguistique n’a pas provoqué de guerre civile, on a bien reconstruit le pays. Le mouvement flamand n’a pas voulu de la concession du bilinguisme de l’université de Gand (NDLR : l’unilinguisme sera pour 1930), jusque-là unilingue francophone comme Louvain, car il craignait que cela n’empêche l’émergence d’une élite flamande. On aurait pu y arriver par paliers. »

Avec autant de revendications aussi légitimes que celles des Flamands au sein de l’Etat belge de 1918, pourquoi a-t-on ressenti, à côté de cela, le besoin d’écrire des légendes comme l’envoi volontaire de soldats flamands au casse-pipe à coup d’ordres qu’ils ne comprenaient pas car donnés en français ?

« Tous les historiens ont réfuté cette thèse. Pourtant, je reçois de temps en temps des mails de gens qui me disent : « Cela s’est vraiment passé comme ça, mon grand-père me l’a dit ». Un autre vient de m’écrire : « Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas possible qu’on ait envoyé les Flamands à la boucherie. Après tout, Saddam Hussein faisait la même chose avec ses minorités ethniques. » Comparer Saddam Hussein au Roi Albert, qui voulait épargner ses soldats, qui était avec eux dans les tranchées, qui poussait ses officiers à parler flamand ! A la limite, on pourrait même dire que cela donnait plus de possibilités aux jeunes Flamands de progresser dans la hiérarchie car on avait besoin d’officiers flamands. On ne trouve cette théorie qu’après la guerre dans des publications visant à justifier l’activisme en parlant de génocide culturel ou de génocide tout court en préparation contre les Flamands. C’est quelque chose qu’on ne trouve pas du tout pendant la guerre, pas dans les récits des anciens combattants non plus, nulle part. »

Ce mythe est-il toujours présent, même inconsciemment, dans le discours politique flamand ?

« Oui, certainement. Parce que, quand on a grandi depuis des générations dans cette culture de victimisation, ce n’est pas facile de s’en défaire. Il y a aussi une sorte de prestige tragique à avoir être victime de la sorte. »

Mais pourquoi la Flandre, qui est aujourd’hui une majorité qui n’est plus opprimée, continue-t-elle à se voir comme une minorité assiégée ?

« Parce cela paie d’un point de vue politique. Se présenter comme une victime permet de dire qu’il y a toujours un coupable ailleurs. Pendant longtemps, on a dit que, s’il y a encore des problèmes en Flandre, c’est parce que l’on n’a pas l’autonomie qu’on veut. C’est ancré dans le discours politique et a à voir avec le fait que le mouvement flamand n’est plus tellement urbain, il déteste Bruxelles mais n’aime pas plus Anvers. Et ce discours d’assiégé, il existe évidemment désormais aussi côté francophone. »

La Syrie, l’Ukraine, Gaza… A force de parler en ce moment de la Première Guerre mondiale, certains se demandent s’il faut avoir peur d’une troisième guerre mondiale. Que nous enseigne la comparaison avec cette époque ?

« Tous les historiens de la Première Guerre sont d’accord sur la vitesse avec laquelle les populations peuvent basculer dans un état d’esprit de guerre. Aujourd’hui, c’est sans doute plus facile à imaginer dans des pays sont moins confortables que les nôtres, comme la Russie. Quand Poutine a repris la Crimée, même ses opposants les plus virulents l’applaudissaient. Dès qu’on est dans une mentalité d’assiégé, regardez Israël, quiconque se pose des questions devient un traître. La grande différence, c’est évidemment qu’en 1914, les pays européens, même la Belgique où l’armée était petite, connaissaient un climat favorable à la chose militaire, au prestige de l’armée, au service militaire. Et puis, depuis, on a vécu les guerres, on sait ce que c’est et ce qu’il en advient. »

Plus jamais de guerres, alors ?

« Je crois que le nouveau visage de la guerre ne sera plus tellement des guerres entre Etats avec des armées mais des guerres non-conventionnelles avec des armées levées par des privés, une sorte de business comme dans l’est du Congo, ce qui va de pair avec le contrôle des ressources, le pétrole, l’eau. Même les Etats-Unis, qui sont ce qui ressemble le plus aux Etats européens militarisés du début du XXe siècle, ne vont plus tellement s’engager. En 1914, on a défendu la Belgique par respect du droit international et parce que c’était la clé de voûte d’un ordre européen, il fallait la défendre d’autant qu’elle se défendait elle-même. La Russie d’aujourd’hui aussi viole le droit international mais qui va défendre l’Ukraine ? On n’est plus prêts à mourir pour cela. La Syrie aussi, c’est du plus haut cynisme, mais qui va s’aventurer là-dedans ? Et ce n’est pas assez proche non plus. Il n’est pas sûr que, malgré les alliances, les Anglais ou les Français soient intervenus si seule la Russie avait été attaquée par l’Allemagne à l’est. »

Jean Stengers (ULB) écrivait que c’était « une guerre pour l’honneur ».

« Oui, je le crois aussi. Les Belges ont été surpris eux-mêmes par leur patriotisme mais ils se sont sentis bafouer. Ils ne voulaient pas revenir au XVIIe siècle, ils ne voulaient plus avoir peur de leurs voisins. Le patriotisme belge existait déjà. On était fiers de ce qu’on avait construit ensemble mais, à la belge, on était fiers d’être le genre de pays où on ne connaît pas l’hymne national par cœur. Je crois que si cela devait nous arriver à nouveau, on verrait un élan pas négligeable de patriotisme, qui serait normal car on voudrait nous prendre quelque chose qu’on a construit. Le patriotisme belge n’est pas mort mais ce n’est pas belge d’être fier d’être belge ! »

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