Cauchemar de ballon rond

C’est l’histoire de centaines de jeunes Africains de l’Ouest, convaincus qu’ils peuvent mener une carrière de joueur de football en Europe occidentale, se sont envolés avec tous les espoirs (et l’argent) de leur famille et finissent, sans titre de séjour, par taper le ballon dans le quartier de La Roue à Anderlecht. Selon Jean-Yves Tistaert, spécialiste belge de la traite des êtres humains et consultant pour la Fondation Samilia, ils seraient 200 à 300 à Bruxelles, à attendre en permanence une carrière qui ne viendra pas. Ils sont francophones, ont rêvé de Paris et, découragés par l’accueil reçu à la Porte St Denis ou la Porte de St Ouen, ont reporté leurs rêves sur Anderlecht.

C’est la même histoire – mais pour des milliers d’Africains cette fois ! – à Paris, Belgrade, Varsovie, Bucarest, Vilnius et plus récemment Bangkok, autour de tous les terrains de foot où la jeunesse africaine pense pouvoir s’arracher de la misère à coup de crampons et « marquer dans la lucarne » : décrocher un contrat de joueur professionnel, fut-ce loin des premières divisions, et gagner bien davantage que les 250 euros mensuels qu’un universitaire touche en Afrique.

Trois ans d’enquête

C’est enfin l’histoire de deux journalistes indépendants belges, Roger Job et Frédéric Loore, qui ont pris trois ans de leur vie pour enquêter en Afrique, en Europe, en Asie, et tenter de comprendre pourquoi le foot européen continuait à attirer comme un aimant les jeunes Africains, malgré la naïveté de ces rêves et la très haute probabilité d’échec. Ils en ont sorti un livre, Marque ou crève (Le Soir du 12 juillet) qui pourrait baliser à la rentrée une réflexion belge sur le sort de ces jeunes migrants.

Rien qu’à Abidjan existent 185 centres de formation reconnus. Roger Job.

Premier constat : impossible de convaincre ces jeunes Africains qu’ils rêvent éveillés. Leurs chambres sont punaisées de posters des joueurs africains qui ont réussi ce rêve européen et gagnent 2.000 à 4.000 fois le salaire maximal dont ils peuvent rêver dans leurs pays. « Chaque fois qu’il y en a un qui décroche un contrat, il crée une vocation chez 10.000 autres », note Frédéric Loore. Par ailleurs, la présence de puissants agents recruteurs confirme ces jeunes Africains dans leur choix : par exemple, par le truchement de l’organisation Aspire Football Dreams, le Quatar mène des campagnes systématiques de recrutement dans toute la Côte d’Ivoire. Lorsque nos confrères belges les rencontrent à Abidjan, les agents qataris recrutent des joueurs de 13 ans, ils en examinent 60.000 en six mois (pour la seule Côte d’Ivoire) et en retiennent… trois. Qu’ils vont vraiment former, professionnaliser, etc. Conséquence : des milliers d’autres jeunes veulent en croquer, malgré l’évidence des statistiques.

Deuxième constat : ce n’est pas une « nouvelle forme de colonialisme » du football des blancs, c’est davantage un problème africo-africain. La source principale des déboires de ces jeunes joueurs, ce sont de faux agents et vrais escrocs qui extorquent de 5.000 à 7.000 euros par jeune (leurs familles se ruinent pour eux) en leur faisant miroiter une carrière occidentale qui ne décollera jamais. Certains se retrouvent, au mieux, à courir le petit billet en 3e provinciale d’Europe de l’Est, au pire à se prostituer en Thaïlande pour survivre autour de stades où ils ne joueront probablement jamais.

Projet-pilote belge en Afrique

Ce n’est pas qu’un problème exotique, c’est aussi un défi pour la Belgique. Sophie Jekeler, de la Fondation Samilia, connaît depuis 2011 le travail d’enquête de Frédéric Loore et Roger Job, et elle partage leur analyse du problème. Elle a lancé un projet-pilote dans les pays d’origine des joueurs pour essayer non pas de décourager ces départs de jeunes vers l’Europe, mais pour mener des actions de prévention. Avec des fonds de la Fédération Wallonie-Bruxelles, quatre personnes achèvent en ce moment un travail de huit mois mené à Abidjan, Cotonou et Dakar, et qui devrait déboucher sur une conférence à la fin de l’année à Bruxelles. « La Fédération belge de football souhaite travailler avec nous pour faire avancer la législation sur ce sujet, commente Sophie Jekeler, et nous pourrions y travailler dès septembre. Sur place, en Afrique, le problème est effectivement très répandu et les autorités nous supplient de revenir chez eux (prolonger le projet). » C’est là que l’enquête journalistique devient captivante : lorsqu’elle inspire des percées concrètes sur le terrain et permet de marquer des buts.

Marque ou crève. FRÉDÉRIC LOORE, ROGER JOB. Préface de Serge Trimpont. 128 p., 24,95 euros