Le Gaume Jazz Festival s’est ouvert sur fond de polémique israélo-palestinienne

Le Gaume Jazz est, par essence, un festival où on se sent bien. Le beau décor du château et du parc de Rossignol, dans ce petit village de l’entité de Tintigny, à deux pas d’une belle église, où se déroulent quelques concerts plus intimes. L’ambiance bon enfant, conviviale, souriante, même quand la pluie arrose le site. Ce vendredi, cependant, on remarquait des policiers sur la plaine. Grande première. C’est que le festival a reçu des menaces de la part d’excités qui le prennent pour un propagandiste de la politique d’Israël. Parce que des artistes israéliens sont au programme. En particulier, le contrebassiste Adam Ben Ezra, qui a inauguré la manifestation en jouant en solo et en chantant, et c’était original et beau ; et le quartet d’Ofri Nehemya, le jeune batteur d’Avishai Cohen, qui joue ce samedi.

« Cette programmation nous interpelle, nous consterne, nous indigne, écrit l’Association Belgo-Palestinienne/Wallonie-Bruxelles. Pourquoi les Jeunesses musicales ont-elles choisi de mettre Israël à l’honneur de ce trentième festival du jazz gaumais à travers ces musiciens, aussi talentueux soient-ils  ? » Et encore : « Nous sommes indignés certes, mais aussi consternés que les Jeunesses Musicales par leur choix puissent se mettre au service de la propagande du gouvernement israélien visant à redorer l’image d’Israël. » Certains ont été plus loin que cette polémique verbale en proférant des menaces…

Le Gaume Jazz a bien des artistes israéliens dans son programme et l’ambassade d’Israël a participé aux frais des musiciens, certes. Mais d’abord tout cela a été conclu il y a des mois, bien avant les tragiques événements de Gaza. Ensuite jamais le Gaume Jazz n’a fait de la pub mettant en avant ces artistes d’Israël. L’Association belgo-palestinienne confond les combats. En 30 ans, le Gaume Jazz a invité des artistes de 30 nationalités différentes. « Y en a-t-il une de plus qui serait une de trop  ? » questionne Benoît Piedboeuf, le président des Jeunesses musicales du Luxembourg, organisatrices du festival, et député MR. Il a ajouté : « Nous ne sommes ni les laquais ni les esclaves de personne  ». D’ailleurs, une heure après Ofri Nehemya, c’est le trio de Majid Bekkas, un Marocain, qui joue…

Le chanteur de blues

Revenons à l’essentiel : la musique. Grande vedette, ce vendredi soir, Michel Jonasz, en duo avec le pianiste Jean-Yves D’Angelo. Jonasz, 67 ans, a fait salle comble. Et salle enthousiaste. C’est vrai qu’il a de belles chansons et que réentendre ces refrains qui ont bercé notre enfance/adolescence/jeune âge adulte (biffez les mentions inutiles), nous plonge dans un état de bonheur nostalgique incroyable. Suffisait d’entendre la salle répéter, toute seule, « Super Nana » pour qu’on comprenne l’effet que ça fait. Cela s’est enchaîné : « La bossa », « J’t’aimais tellement fort que j’t’aime encore », « Du blues du blues du blues », « Les fourmis rouges »…

On ne peut pas dire que j’aie complètement adhéré. La voix de Jonasz faisait dans un trémolo qui frisait le chevrotement, le piano était trop puissant, la mise en scène et les gags d’entre les morceaux un peu trop rabâchés, le medley rock « Good Golly Miss Molly, Rip it up, Whole lotta shake going on » un peu trop convenu. Mais le public, lui, a adoré. Il chante, il reprend les refrains, il applaudit à tout rompre. Au rappel, Jonasz susurre « J’veux pas que tu t’en ailles ». Le public rêve. Au deuxième rappel, c’est « La boîte de jazz » puis « Le chanteur de blues », le public chante, debout. Avec un enthousiasme bon enfant et chaleureux. C’est vrai que ce sont de bonnes chansons…

L’aventure MikMääk

Avant Michel Jonasz, il y avait eu MikMâäk. Et là, c’était tout autre chose. Pas de nostalgie dans la musique de big band différent, mais bien de l’aventure. Laurent Blondiau et ses acolytes sont tournés vers l’avenir, ils explorent la musique, ils osent la découverte. Et c’est subjuguant.

Parce qu’il y a 15 personnes sur scène : trois trompettes, un trombone, un euphonium, un tuba, deux saxos, une clarinette, deux flûtes, une contrebasse, une batterie, un piano. Et que ce grand orchestre fait de la grande musique de jazz. Jazz ? Oui, parce que derrière la rigueur de la musique écrite et lue sur partition, il y a pour chacun de l’espace pour l’improvisation. Et certains n’ont pas éludé leur liberté. Les solos de Jean-Paul Estiévenart (trompette), Niels Van Heertum (euphonium), Fabian Fiorini (piano), Pierre Bernard (flûte), Jeroen Van Herzeele (sax), etc. furent magnifiques. Mais, pour Laurent Blondiau (trompette) et Guillaume Orti (sax), les moteurs de l’entreprise, il s’agit plutôt de musique, tout court. Libre à chacun de la préciser par le qualificatif ou l’apposition qu’il veut.

Ce qu’il y a de fascinant dans ce concert, c’est le travail d’ensemble. Certains morceaux s’abîment parfois dans une espèce de chaos, comme si chacun jouait de son côté, sans se soucier des autres. Fausse impression. Petit à petit, le chaos s’organise, les mouvements browniens se réduisent, des riffs apparaissent, un air et, soudain, le big band s’envole, quasi à l’unisson, sur une mélodie travaillée. Blondiau et Orti lèvent le poing, font des signes, et tout le monde s’arrête ou reprend. Ces artistes sont époustouflants.

Ce sont des compositions des musiciens du groupe. Blondiau, Orti, Van Heertum, Lecollaire, Massot, Fiorini, Tchamitchian. « Nine », « Katsounine », « Estuarium », « Etoile de brume »… Arrangées avec finesse et subtilité. Et non sans une belle dose d’ironie. Cette musique est ludique, par moments, avec les bruitages, les glissements de la baguette sur les cymbales, les soufflements dans les cuivres, les pompompom du tuba de Michel Massot… Mais l’atmosphère que MikMâäk dégage parfois aussi celle d’une journée de funérailles, de marche au supplice même. Beaucoup de versatilité. Beaucoup d’éclairs. Beaucoup de génie. Et beaucoup d’images. MikMâäk génère des films dans la tête de l’auditeur. Qui rêve, tout sourire, la musique de Blondiau, Orti and co plein les oreilles…