Bruno De Wever: «Mon frère se prépare déjà pour le prochain coup»

L’historien explique au « Standaard » que la mission historique de la N-VA reste toujours l’indépendance de la Flandre.

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Bruno De Wever a réfléchi avant de donner cette interview. Le professeur de l’Université de Gand (Ugent) connaît l’histoire du Mouvement Flamand (Vlaamse Beweging) comme aucun autre, mais l’actualité politique ? S’il en a la possibilité, il évite le sujet. L’historien regarde plutôt dans le rétroviseur que dans un verre d’eau. Même – et peut-être surtout – dès lors que son frère est aujourd’hui le porte-drapeau du Nationalisme flamand. Bart De Wever a boosté la N-VA, faisant d’un parti d’une personne, un colosse politique, avec comme point d’orgue provisoire, la victoire éclatante du 25 mai. Ce fut pour le président de la N-VA un jour « où nous écrivons l’histoire d’une Flandre qui va droit devant et d’une Flandre qui choisit consciemment son propre futur. »

Ce sont tout de même également des moments excitants pour un historien ? L’héritier du Mouvement Flamand a cru, jusqu’à devenir le plus grand parti politique du pays ?

L’héritier du Nationalisme flamand, voulez-vous dire ? Ne confondez pas s’il vous plaît le Mouvement Flamand avec le Nationalisme flamand. Tout le monde au sein du Mouvement Flamand ne chérit pas de sentiments anti-belges. Durant des années d’ailleurs, le Nationalisme flamand a formé une minorité à l’intérieur de ce mouvement. Cela rend d’autant plus frappant qu’il score fortement aujourd’hui politiquement. Si vous réunissez la N-VA et le Vlaams Belang, vous voyez que le ressentiment anti-belge charme presque une majorité en Flandre. C’est historique.

D’où vient la confusion qui est faite entre les deux ?

Parce qu’un Mouvement Flamand extra-parlementaire a fondu. Le temps du Pélerinage de l’Yser ou des Zangfeesten qui ont fait durant des décennies la une du Standaard, est fini. La fixation de la frontière linguistique au début des années 60, a fait définitivement de la Flandre, une région unilingue. Et six réformes de l’Etat plus tard, le centre de gravité se trouve dans les régions. Que pouvez – vous donc dès lors encore avoir comme but, comme Mouvement, à part l’indépendance ?

On doit faire une croix dès lors sur le Mouvement Flamand ?

Sous la forme dans laquelle il existait, oui.

Le passage de Peter De Roover (ex-président du Mouvement Flamand, NDLR) à la N-VA est révélateur en ce sens ?

Absolument. Lui aussi a pris conscience que, hors de la N-VA, il n’y avait plus grand-chose à réaliser.

Et à l’intérieur de la N-VA, oui ? Le parti qui vit du communautaire, va entrer dans un gouvernement fédéral sans réforme de l’état. Etrange, non ?

L’analyse est connue. Il a manqué quelques pourcents au parti pour bloquer le bazar. Une tripartite classique restait possible et soudain le PS a fait encore une fois une OPA sur la Wallonie et Bruxelles. A un tel moment, il faut jouer le jeu comme il se présente. Vu les circonstances, la N-VA a opté, je pense, pour le moins mauvais choix : un gouvernement fédéral sans les socialistes francophones. Le parti peut ainsi se présenter comme un partenaire avec lequel on peut faire des choses.

Et espérer entre-temps que le PS soit un allié objectif dans le chemin vers le confédéralisme ?

Effectivement.

Mais quand même. Quelle patience le noyau dur du parti va-t-il encore montrer ? Peut-il attendre 5 ans et mordre sur sa chique ?

Mon frère est Dieu à ce moment dans son parti, juste comme Steve Stevaert à l’époque au sp.a. Il peut tout se permettre en ce compris une participation au gouvernement. Personne ne va le traiter de traître du peuple, ce qui fut infligé à Hugo Schiltz à l’époque lorsqu’il a négocié le Pacte d’Egmont dans les années 70. Qui oserait faire cela ? Avez-vous entendu quelqu’un récemment dans le parti qui formulait une critique à l’encontre de mon frère ? Moi pas en tout cas.

C’est dangereux pour un parti.

Mon frère est assez sage pour en être conscient. D’où le fait qu’il se tient à ses promesses. Il arrête d’être président, il ne va pas siéger dans le gouvernement et reste bourgmestre d’Anvers. D’où, il va se préparer, c’est ma perception, au prochain grand coup. Pas que lui ou la N-VA sache nécessairement ce que sera son contenu, ou quand il se produira, mais c’est une question de temps.

Que voulez-vous dire ?

Le «  rank and file  » (la base militante) de la N-VA veut une Flandre indépendante. Cette politique de redressement, pfff, peut-être que le parti s’occupe de cela maintenant, mais ce n’est pas le cœur des choses. Mon frère peut gentiment attendre à l’abri du vent à Anvers. Et puis, qui sait, dans les 5 ans, être rappelé comme The Grand Old Man, qui peut conduire à la quasi-indépendance de la Flandre.

Dans les 5 ans déjà ?

Je n’exclus pas le grand kladderadatsch. Et pour le même prix, c’est déjà fait endéans les 5 ans, s’il apparaît que la formation du gouvernement fédéral ne réussit plus. Alors la Belgique devra être organisée autrement.

Mais quid alors avec Bruxelles ?

En cas d’indépendance, la Flandre perd de toute façon Bruxelles. La N-VA le sait très bien, je pense. Selon moi, ils ont déjà laissé tomber Bruxelles. On n’a jamais élaboré de stratégie décente pour la capitale. Il restera un lien mais quelle force aura-t-il ? Maintenant, je peux m’imaginer que les nationalistes flamands se contenteront d’une Flandre indépendante qui fait partie avec Bruxelles, d’un état fédéral Belgique.

Il s’agit donc juste d’attendre que la Belgique s’évapore ?

Pas nécessairement. Je passerai peut-être pour un naïf, mais je persévère : l’arrivée de l’anglais comme deuxième langue et le succès de la numérisation, peut peut-être créer une autre forme de communication dans l’espace public. Et, dans cet espace, il y aura peut-être un groupe qui va s’ériger, une sorte de patriotes belges, qui dira : nous partageons les mêmes intérêts, nous communiquons facilement avec chacun et nous formons ensemble une « polis ». ((communauté de citoyens libres et autonomes, NDLR)

Une étape importante de ce processus est la formation d’un parti et la recherche d’autres formes démocratiques. C’est pourquoi je réitère mon appel à Groen et Ecolo : formez un parti belge. Environnement, urbanisme et sécurité sociale : ces matières dépassent quand même les communautés. Qu’est-ce qui vous retient ?

Le suicide électoral ?

Si c’est la logique, alors vous devez reconnaître que vous vous soumettez à l’idée de l’existence de deux démocraties.

Le Nationalisme flamand, c’est plus que Bart De Wever. D’où vient sa popularité politique à ce moment ?

Cela a démarré avec la première réforme de l’état, un moment de basculement dans l’histoire belge. Hugo Schiltz avait prévu que le fait pour la Flandre d’avoir ses propres structures, mettrait en route un processus irréversible de formation d’une nation. Cette prévision s’est réalisée, ce qui explique la popularité de la N-VA. N’oubliez pas : en dépit de tout, Schiltz reste un nationaliste flamand anti-belge. Il n’y a pas ou peu de différences entre la Volksunie d’alors et la N-VA de maintenant, à part le contexte politique. La VU opérait dans un état unitaire et se battait dès lors pour un état fédéral – bien que le but d’une grande partie de leur arrière-banc restait le même : détruire la Belgique. Aussi chez Schiltz. Mais il était assez intelligent pour crier « Vive la Belgique » lorsque, comme ministre, il ne pouvait pas faire autrement. Comme aujourd’hui mon frère est suffisamment intelligent pour rendre visite au Roi et ne pas y rendre les choses difficiles.

Et entre-temps utiliser le moins possible « séparer ». Le mot séparatisme semble ainsi devenu tabou à la N-VA ?

Mais cela reste bien le premier article des statuts du parti. Le parti ne fait donc aucun secret de cette ambition. Mais encore plus intéressant : l’avènement d’une république flamande correspond désormais à « un processus naturel ». Ce qui n’est évidemment pas vrai. Cela résulte d’un processus politique consciemment géré. Et la N-VA veut achever cette évolution.

Tout juste comme le Vlaams Belang l’a tenté autrefois ?

Je persiste, le Vlaams Belang a rendu le nationalisme flamand d’une certaine manière, fréquentable dans les salons. Mais son discours raciste a réussi à répandre le nationalisme flamand dans d’autres milieux qui, sinon, lui étaient difficilement accessibles, comme les ouvriers, la ceinture blanche autour des centres-villes, la campagne. Le parti a rendu le nationalisme flamand, buvable. Mais le même racisme a semblé aussi être la pierre attachée à la jambe du nationalisme flamand, malgré le succès électoral du Vlaams Belang durant des années.

A quel point la N-VA est-elle de droite, parce que cela fonctionne électoralement ?

Le nationalisme a souvent été considéré comme une idéologie faible, car il évite les grands thèmes, comme la richesse et sa répartition, et parce qu’il n’offre aucune réponse aux questions éthiques. Dès lors, il a connu des variantes tant à droite qu’à gauche, beaucoup en fonction des circonstances et de ceux contre lesquels il s’insurgeait. Lorsque le nationalisme basque ou catalan s’est élevé en réaction au fascisme de Franco en Espagne, les syndicats et les fascistes en formaient le cœur. La Belgique par contre était l’une des démocraties les plus libérales et citoyennes d’Europe. Dès lors, le conservatisme y formait un contre pouvoir. Le nationalisme flamand s’est accroché à ce wagon-là.

Un nationalisme flamand de gauche, c’est une contradiction ?

Cela a toujours existé, mais en minorité. A la fin, la Volksunie a montré un réflexe de gauche, accordant de l’attention à l’environnement et se positionnant contre l’énergie nucléaire. Mais en Flandre, le nationalisme s’est toujours plutôt dirigé à droite, souvent pour des considérations d’opportunité. Regardez la période insensée de la Première Guerre mondiale, avec un occupant allemand qui a pillé la Belgique, l’a ruinée économiquement et a assassiné des civils. Et penser alors, comme flamingant, qu’il était possible de gagner avec l’occupant, la sympathie de la population ? C’est incompréhensible. Pour quelques années plus tard, refaire la même faute et embrasser le nazisme.

Ce flirt avec l’autoritarisme a duré jusqu’aux années 60, jusqu’à ce que la Volksunie embrasse définitivement la démocratie. D’où, depuis, le nouveau mode d’approche : pas de révolution, mais une évolution à l’intérieur du système belge.

C’est frappant à cet égard : ni le Mouvement Flamand ni la N-VA n’ont utilisé la célébration de la Première Guerre Mondiale pour se plaindre, injustement encore une fois, que l’état-major francophone avait envoyé les Flamands dans les tranchées, à la mort, comme chair à canon ?

Cela montre à quel point la N-VA veut rompre avec le romantisme du nationalisme flamand, qui en appelle toujours au passé. Ce chapitre est politiquement refermé.

Aussi en ce qui concerne la collaboration durant la deuxième guerre mondiale ?

Ca, c’est une autre paire de manches, surtout à cause de la répression qui s’en est suivie. Des carrières ont été brisées, il y a eu des peines de prison. Ce règlement de comptes a été considéré comme une expérience terrible, ce qui d’un point de vue historique relève du bavardage. Mais enfin, on a maintenu cette blessure vivante durant 20, 30 ans. Ce sentiment d’injustice a été transmis d’une génération à l’autre.

Aussi, vit à la N-VA l’idée que les comptes ne sont pas soldés. Lisez les interviews de Geert Bourgeois où il s’étale comme fils de quelqu’un qui a été touché par la répression. Regardez Jan Peumans dont l’oncle a été tué au Limbourg. Le souvenir de la répression reste blessant pour beaucoup. C’est pourquoi, si la N-VA va siéger dans le gouvernement fédéral, je n’exclus pas qu’un geste de réhabilitation symbolique soit posé. Pas l’amnistie, parce que cela n’a pas beaucoup d’intérêt juridiquement dès lors que les concernés sont morts, mais une forme de geste symbolique.

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