Europe: un Polonais qui parlera beaucoup l’allemand

Comme toujours dans les grandes décisions de l’UE, le choix de ses nouveaux dirigeants est la résultante d’une multitude de facteurs et d’intérêts particuliers, bien plus que d’un hypothétique « grand dessein » que certains cherchent à y déchiffrer. On peut pourtant envisager le résultat des courses sous l’angle de l’image qu’il donne de l’Union européenne. Pour les postes de président du Conseil européen et de patron de la diplomatie, un duo de femmes, comme c’était envisageable, aurait donné un fameux coup de modernité et d’audace au sommet de l’Union. On n’y est pas. Mais ce qu’on a obtenu représente quand même un grand pas vers une représentativité de la diversité géographique, politique et culturelle des 28. Entre le vieux routier occidental de la construction européenne que sont Jean-Claude Juncker, prochain président de la Commission, et l’Italienne « génération Erasmus » Federica Mogherini à la tête de sa diplomatie, on verra désormais le juvénile Polonais Tusk (il a pourtant le même âge que Juncker), représentant de l’Europe orientale, entreprenante et optimiste, une tonalité dont on a un peu perdu l’habitude à l’Ouest.

Cette nouvelle équipe dirigeante, en soi symbolique, et la façon dont elle a été assemblée donnent à lire quelques évolutions marquantes de l’UE. La principale est évidemment la nouvelle visibilité, à travers Donald Tusk, de l’Europe centrale et orientale, qui représente près d’un quart de la population de l’UE. L’accès du Polonais – mais ç’aurait pu être le Letton Dombrovskis – constitue une reconnaissance de cette réalité, et surtout de l’extraordinaire parcours de ces pays depuis leur sortie du communisme.

On débat un peu, et à juste titre, de l’anglais rudimentaire du nouveau président du Conseil européen. Les Français pointent quant à eux qu’on ne mentionne même plus son ignorance totale du français. Ce n’est pas qu’une anecdote. Cette nomination du premier haut dirigeant européen qui ne pourra converser dans sa langue avec le président français, signe l’affaiblissement considérable de la position de la France, dont on voit de nombreux symptômes par ailleurs. (Ce week-end, c’était à La Rochelle.)

Entre l’Est et l’Ouest, l’Allemagne n’en ressort que plus centrale et dominante. Pour les trois présidents de l’UE (Tusk au Conseil, Juncker à la Commission et Schulz au Parlement) et la « patronne » Merkel, la langue usuelle et sans interprètes ne sera ni le français, ni même l’anglais : ce sera l’allemand. Comble de l’ironie, c’est justement la langue avec laquelle on peut converser aisément avec… Vladimir Poutine. Il n’y a peut-être pas de grand dessein. Mais l’Histoire sait montrer son sens de l’à-propos avec des pieds de nez surprenants.