Jean Quatremer : «L’Europe a basculé du tout français au tout anglais »

correspondant européen de « Libération » accuse les politiques français d’avoir renoncé à défendre la Francophonie.

Temps de lecture: 5 min

I will polish my english. » Volontaire ou non, le jeu de mots du nouveau président (polonais) du Conseil européen, Donald Tusk, n’a échappé à personne. Il a promis de maîtriser l’anglais sous peu. Pas un mot sur le français ni en français. Peut-être nostalgiques de cette époque décrite par Marc Fumaroli dans Quand l’Europe parlait français (de Fallois, 2001), cette Europe dont toutes les cours parlaient le français, des voix s’élèvent pour dénoncer la façon dont la France a « abdiqué » quant au rôle joué par sa langue sur la scène internationale. Parmi elles, celle de Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles du quotidien  Libération.

Pourquoi parlez-vous d’une Europe qui a renoncé au français ?

L’Europe compte 24 langues officielles et on ne peut demander à personne de les parler toutes. C’est pourquoi l’Europe a, de facto, instauré depuis ses débuts un régime de langues de travail : le français et l’allemand mais les choses se faisaient à 99 % en français. On y a adjoint l’anglais quand le Royaume-Uni a adhéré à l’Union. Mais c’est à partir de 1995, avec l’adhésion de pays comme la Finlande, la Suède, l’Autriche, que l’on a constaté un fort recul du français, qui s’est aggravé avec l’arrivée des pays de l’Est en 2004. Aujourd’hui, en l’espace de 15 ans, l’Union a basculé du « tout français » au « tout anglais ». Jusqu’à présent, il y avait un accord tacite entre États qui était que les personnalités nommées à des postes importants – y compris les représentants auprès de l’UE – devaient maîtriser le français. Cela a même été formalisé lors de l’adhésion de la Grande-Bretagne dans des accords entre le Français Pompidou et l’Anglais Heath. Ceux qui ne respectent plus cette exigence, ce ne sont pas les Britanniques mais les nouveaux pays de l’UE. Et cela à cause de la France, qui se désintéresse totalement du statut de la langue française dans les institutions européennes. En 2009 Nicolas Sarkozy a accepté de nommer Catherine Ashton, qui ne parle pas un mot de français, à la tête de la diplomatie européenne . Et aujourd’hui, Hollande accepte un président du Conseil européen, Donald Tusk, qui ne parle pas un mot de français puisqu’il parle déjà à peine l’anglais. On voit à quel point les élites françaises se désintéressent du statut de la langue française à Bruxelles et dans les autres institutions européennes et internationales en dépit de leurs grandes déclarations à domicile.

Mais pourquoi donc ? Dans la Francophonie, ce sont les Québécois voire les Belges qui sont les plus concernés, pas la France.

Dans les conseils des ministres, le Belge francophone et le Luxembourgeois sont les derniers à parler français. Ministre des Finances, Christine Lagarde ne parlait qu’anglais à Bruxelles. L’élite française a toujours aimé parler un langage que le peuple ne comprenait pas. Pendant très longtemps, cela a été le latin ; ensuite, cela a été le français, qui n’est devenu la langue véhiculaire de la majorité des Français qu’au début du XXe siècle ; aujourd’hui, c’est l’anglais.

En quoi est-ce important que l’on parle le français dans les réunions européennes ? N’est-ce pas juste symbolique ou de l’orgueil mal placé ?

Non, pas du tout. Une langue véhicule un système de valeurs. Quand c’est en anglais, les anglophones ont un avantage, ne serait-ce qu’en termes d’emploi, mais aussi en termes de négociations. Un Américain ne négociera jamais dans une autre langue que la sienne. Les Français se sont souvent faits avoir pour avoir conclu un texte qui disait une chose mais en réalité en disait une autre. Un mot peut tout changer, et n’a pas la même nuance dans toutes les langues, ni n’est porteur des mêmes valeurs. A Bruxelles, le basculement vers l’anglais à tout crin a correspondu au basculement vers l’ultra-libéralisme. En anglais, « State » ou « market » n’ont pas les mêmes connotations, positives ou négatives, qu’en français. De plus, la qualité des textes qui sortaient des réunions dans le passé était supérieur. Cette anglophonie a pour conséquence l’appauvrissement des textes car, à Bruxelles, on ne parle pas l’anglais mais du « globish » (« global english »). Un texte négocié par un Français, un Portugais et un Lituanien qui parlent mal anglais mais croient bien le parler ne peut pas être d’une grande qualité. Ce sont les juristes qui le disent : les textes ressemblent à un sabir obscur intraduisible dans les langues nationales.

Jacques Attali a remis à Hollande un rapport sur la Francophonie dans le monde, qui pourrait passer de 200 à 750 millions de personnes en 30 ans. Le français peut-il retrouver cette place ?

Je me méfie des prévisions à 10 ans. Dans l’Europe, tout a basculé en 20 ans. Mais il est vrai que la Francophonie a un réservoir important. La France le néglige et c’est ce qui est gravissime. On maltraite les élites africaines en leur refusant l’accès à notre territoire, on les chasse, alors que les Américains les attirent. Le combat me semble définitivement perdu parce que l’élite française a abdiqué sur ce terrain. Il y a ceux qui, comme Montebourg, ne pensent même pas le monde en-dehors des frontières françaises et une autre qui est tellement internationalisée qu’elle ne voit plus l’intérêt de la question. Il ne s’agit pas de chasser une langue au profit d’une autre. Ainsi, au Québec, la loi 101 qui rend obligatoire l’utilisation du français a sauvé la langue mais n’empêche pas les gens de maîtriser l’anglais.

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