Dans les ateliers Mia Zia

Après quelques années difficiles, la marque belge célèbre pour ses petites lignes de couleur connaît un véritable revival. Son secret ? Avoir parié sur le savoir-faire unique de ses artisans marrakchis.

Temps de lecture: 6 min

Lorsqu’Éric Boulanger et Nathalie Piquin reprennent les rênes de Mia Zia au début des années 2000, la griffe belge qui s’est fait connaître en 1997 par ses petites lignes de couleur, essentiellement sur écharpes et chaussettes, dépassée par son succès fulgurant, est au bord de la faillite. La production est stoppée, les 250 ouvriers de l’usine marocaine quittent l’atelier. Alors que nul ne donne plus très cher de l’enseigne, ce sont pourtant eux qui la sauvent : la gérante, le directeur technique et quelques ouvriers convainquent un investisseur local et motivent leurs partenaires belges : l’atelier revit. Plus petit, désormais indépendant, il pourra fournir d’autres clients mais fera vivre ses artisans, dévoués à la marque et ultraspécialisés. C’est au cœur d’Al Massar, le nouveau quartier industriel de Marrakech, que se niche l’adresse. Accueillant d’autres fabricants textiles comme les usines Petit Bateau, cette mosaïque de lotissements, mix d’entrepôts et d’appartements, se développe à grande vitesse, à l’instar de sa voisine Sidi Ghanem, spécialisée en déco (les célèbres bougies carrées Amina ajourées d’une main de fatma, ou encore l’atelier secret de zelliges Agnès Emery).

Les hommes au tricot

En nous accueillant, Jalal s’excuse et nous explique que les ouvrières et ouvriers ne sont pas tous là aujourd’hui : c’est l’Aïd, la rupture du jeûne, ils sont chez eux pour le célébrer, surtout les femmes, qui préparent les agapes. Hier les abats, aujourd’hui les morceaux nobles. Pourtant, nous les trouvons nombreux malgré le caractère sacré de cette journée, tout de blanc vêtus, immaculés comme les murs de l’atelier, concentrés sur leur ouvrage. Première surprise : il y a autant d’hommes que de femmes. Rachid, le chef d’atelier, explique : Celles qui connaissaient la technique ont arrêté de travailler, elles sont trop vieilles. Et avec les plus jeunes, c’est difficile, car on les forme, puis à 25 ans elles se marient et quittent l’atelier. Cela ne fait qu’une dizaine d’années qu’on emploie des femmes, car il y a une grande tradition à Marrakech : dans la médina, tous les artisans sont des hommes.  Et puis surtout, le travail est pénible : le chariot de la tricoteuse manuelle est très lourd, les rayures très fines, il faut changer de fil à chaque rang.

La beauté de l’aléatoire

Guidé par des fiches techniques et un nuancier créés par les stylistes de Bruxelles pour chaque collection, le tricoteur ne se contente pas de suivre un schéma précis : c’est lui qui décide, à chaque changement de fil, de la couleur qui suivra. Cette harmonie de couleurs est donc tout à fait aléatoire ! Rachid clame fièrement : C’est ça, le secret de notre produit, et c’est grâce à cela qu’on ne crée que des pièces uniques. Aucune ne ressemble à l’autre. D’où l’importance d’avoir des tricoteurs expérimentés, qui travaillent de cette façon depuis au moins dix ans. Pourtant, comme nous le raconte Nathalie Piquin, des essais ont été faits ailleurs : Au début, pour des raisons économiques bien sûr, nous avons tenté l’expérience dans différents pays, en Chine notamment. En fournissant les mêmes gammes et suivant la même méthodologie… C’était incroyablement laid ! Idem en Inde : impossible de leur demander de travailler de façon aléatoire, cela n’existe pas là-bas. Alors qu’ici, même avec une gamme de soixante couleurs, avec eux, ça sera toujours beau. Ils travaillent à l’instinct. Ce n’est pas pour rien qu’on les surnomme « magiciens des couleurs », leur savoir-faire est irremplaçable.

Du travail d’orfèvre

Plus loin dans l’atelier, chaque poste de travail a sa spécialité : une à une, les pièces passent au contrôle des mailles à la table lumineuse, au repassage, au patronage, à la coupe, à l’assemblage des panneaux, au remaillage, à la broderie, à la finition, au pliage et jusqu’à l’emballage avec code-barres. Les mains tatouées de henné virevoltent comme des papillons, rapides, légères et précises. La matière première est chère, le droit à l’approximation ou à l’erreur n’est pas de mise. Une ligne qui ne serait pas parfaitement raccord à sa jumelle à l’endroit de la couture, et la pièce est inutilisable. Une précision de haut vol qui exclut les machines automatisées, de rigueur dans les autres ateliers, et qui rappelle le travail des artisans de haute couture. La différence y est cela dit notable : là où un artisan de grande maison de mode se doit de disposer chaque élément précisément à sa place, chez Mia Zia, ils ont la liberté, dans les contraintes du cadre technique donné, de marier savoir-faire, tradition et sensibilité, pour produire des pièces uniques et finalement assez personnelles. Sans nul doute l’une des raisons qui les attachent le plus à cette maison, respectueuse de leur créativité. Ici, comme au stock abrité dans l’appartement juste au-dessus, les bobines de toutes tailles et de mille couleurs sont légion. Fournis par les meilleurs filateurs italiens, coton, soie, laine et viscose signés Tollegno, Emilcotoni, Filpucci ou Baruffa se monnaient de 28 € à 32 € le kilo, hors transport et taxes. Lorsqu’on sait qu’un long gilet en coton peut peser jusqu’à 600 g, et qu’il convient d’y ajouter les coûts de production du fait main (les ouvriers sont tous payés au smic local), de distribution, de promotion… le calcul est vite fait quant au prix de vente public, qui apparaît plus que juste.

C’est ici que sont produites les pièces les plus délicates

Certaines pièces sont fabriquées hors Maroc, mais non sans respecter les valeurs de Mia Zia : au Portugal, les ateliers sont familiaux, la relation avec le siège est directe et la production, moins chère, assure une commercialisation d’entrée de gamme (le dos uni d’un gilet bimatière par exemple, l’avant à rayures étant réalisé au Maroc), le top des collections est 100 % marrakchi. Au Népal, c’est un atelier tenu par deux femmes – une exception – qui fournit du travail à des veuves mises au ban de la société. Elles y fabriquent des pompons en quantité astronomique (Ils me sont facturés par dix ou quinze mille !, précise Nathalie Piquin), autre emblème de la griffe, et des écharpes tissées, fines comme de l’étamine. Pour une écharpe avec un imprimé simple, comme des pois par exemple, soit une couleur pour le fond et une autre pour le motif, les tisserandes népalaises font deux cadres, un par couleur, détaille Nathalie Piquin. Un modèle de production qui laisse la place au petit défaut, à la goutte de teinture qui coule, et connote une partie de la collection d’un côté brut, moins européanisé, bourré de charme. Et, à l’évidence, trop de petites lignes tue la petite ligne. À la recherche d’une nouvelle clientèle, les collections se diversifient. La petite rayure emblématique s’allège ou se marie à d’autres motifs. Et l’on voit apparaître pois, motifs jacquard et même fleuris. Tout ceci dans une belle cohérence. De quoi séduire les fidèles comme les nouveaux marchés : 2014 a vu Mia Zia s’installer au Japon, et dans le très prestigieux corner du MoMA, à New York.

 

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