Enlevées, violées, les femmes de Kaniola n’ont rien oublié

Reportage à Kaniola, dans le Sud-Kivu.

Temps de lecture: 3 min

Elles n’oublieront jamais… Tout au bout de la piste, à l’orée du village, les femmes de Kaniola se sont cotisées, à raison d’un dollar chacune, pour édifier un mausolée, petite butte de briques surplombant une crypte tapissée de noms et de photos. Sitôt qu’arrivent des visiteurs – dont Thierry Michel, qui réalise un film sur le Dr Mukwege –, elles se regroupent en cortège, se rassemblent sur les marches et chantent en regardant fixement les noms des victimes.

Le curé de Kaniola, l’abbé Bisimwa, ne se fait pas prier pour traduire la mélopée : « Par ce chant, les femmes racontent comment elles ont été massacrées, emportées dans la forêt, utilisées comme esclaves sexuelles… » A côté des morts, les noms de 4.000 femmes victimes de viols s’inscrivent en lettres de sang sur la brique chaulée.

Montrant la forêt dense qui ferme l’horizon et la barre des montagnes, les femmes expliquent que, durant des années, les Hutus venus du Rwanda étaient installés là-bas, dans des repaires inexpugnables, d’où ils menaient des expéditions meurtrières vers les villages voisins, pour voler les récoltes, emporter le bétail (16.000 vaches ont ainsi disparu…) et surtout faire régner la terreur par le viol, le meurtre, les enlèvements… « Dans le village, ils choisissaient des filles et les emmenaient en forêt, comme “épouses”  » – comme esclaves sexuelles, traduit l’abbé. « Voici trois semaines encore, trois femmes, qui avaient été captives durant sept années, sont revenues au village avec leurs enfants. »

Alors que leurs voisines chantent, marchent, expriment leurs craintes et leurs désirs, ces trois filles-là, un peu à l’écart du groupe, gardent le regard apeuré, elles dissimulent leur bébé dans les plis de leur pagne et refusent le contact. Le curé soupire : « Nous avons ici 32 enfants nés du viol, ils campent dans un hangar près de l’école. Personne ne veut les aider, la communauté les rejette car leur seule présence rappelle des souvenirs atroces. On les appelle les “enfants du serpent”, car ils sont les fils des violeurs. Bien souvent, lorsqu’un homme du village accepte d’épouser une femme qui a été retenue dans la forêt, il exige qu’elle abandonne un enfant qui rappelle trop de souvenirs… »

Au cours des dernières années, certes, la situation s’est améliorée : la plupart des Hutus rwandais ont été chassés de la forêt, moins par l’armée que par des milices congolaises, les Raia Mutomboki, et les Casques bleus de la Monusco ont établi une base à proximité. La plupart des femmes assurent qu’à Panzi, le Dr Mukwege et son équipe leur ont prodigué des soins médicaux gratuits et que beaucoup d’entre elles, qui souffraient de fistule, ont pu séjourner à l’hôpital jusqu’à guérison complète.

Mais certaines femmes ne sont jamais rentrées au village, préférant vivre à Bukavu dans l’anonymat et une relative sécurité ; d’autres ont utilisé le petit pécule que leur ont distribué des ONG locales (35 dollars…) pour relancer leurs activités et la plupart assurent qu’à part les soins médicaux, elles n’ont jamais rien reçu, n’ont été ni aidées matériellement ni indemnisées après le viol et les tortures sexuelles. Pire encore, certaines familles sont toujours endettées car il est arrivé que les ravisseurs, pour accepter de libérer la fille enlevée, exigent une rançon de 200 dollars, une somme que les parents n’ont pas fini de rembourser à leurs voisins.

L’épouse du Mwami de Ngweshe, (le chef traditionnel de Kaniola), Mme Makanba, qui a elle-même vécu cachée durant ces années de terreur et a dû accoucher en brousse, confirme que, « si le pire est passé, les séquelles persistent : la peur est toujours là, les enfants nés du viol et les orphelins sont nombreux, les paysans sont ruinés. Bukavu est surpeuplée à cause de l’exode des paysans. Et depuis que la Monusco a créé un camp de transit pour les Hutus, tous les cauchemars sont revenus… »

 

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