Kirk Douglas, Hollywood sur terrils

Une ressemblance troublante. L’œil vif, les traits saillants, Kirk Douglas et Vincent Van Gogh partagent bien plus que la rousseur de leurs cheveux. La légende raconte qu’en 1955, lorsque l’acteur américain, en pleine préparation de son film sur l’artiste, décide de visiter le musée d’Amsterdam, la stupeur envahit les visiteurs qui crurent apercevoir Van Gogh lui-même…

De stupeur, il n’en fut pas question dans le Borinage quand la star planétaire qu’était alors Kirk Douglas débarqua un jour de septembre 1955. C’est une douce agitation qui régna durant une dizaine de jours autour des lieux de tournage du film La vie passionnée de Vincent Van Gogh à Wasmes et Hornu.

Un film qui ne fut pas «un parmi d’autres» dans la filmographie de l’acteur qui compte près d’une centaine de films. «D’abord parce que c’est le premier film qu’il a produit lui-même, raconte Philippe Reynaert, directeur de Wallimage et spécialiste du cinéma en Belgique. Quelques années auparavant, il avait acheté les droits d’un livre américain sur la vie de Van Gogh. Il s’est intéressé au peintre par l’intermédiaire d’un ami qui lui avait parlé de sa ressemblance avec lui.»

La MGM, plus grosse compagnie cinématographique de Hollywood, délie les cordons de la bourse en autorisant le tournage en Europe dans les lieux où vécut Van Gogh. La MGM confie aussi la réalisation à Vincente Minnelli. «Ce qui était plutôt étonnant car Minnelli n’était alors qu’un réalisateur de studio, peu attiré par les films en extérieur. Mais ici, c’est le travail sur les couleurs de Van Gogh qui l’a incité à se lancer. Il a d’ailleurs pu bénéficier d’une pellicule spéciale pour tenter de rendre au mieux ces couleurs et cette luminosité chères au travail de l’artiste.»

Les mineurs figurants

«La vie passionnée de Vincent Van Gogh», «Lust for life» en anglais ne fut pas le premier ni le dernier film sur l’artiste. Mais il est le seul à avoir abordé ces deux années passées dans le Borinage et qui furent capitales pour sa carrière.

«Quand j’ai retrouvé ce film au début de l’aventure Mons 2015, j’espérais avoir quelques minutes sur ce parcours montois, confie Philippe Reynaert. Quelle ne fut pas ma joie lorsque je me rendis compte que le film comptait au total 19 minutes sur le Borinage

Dix-neuf minutes qui ont nécessité dix jours de tournage en septembre 1955. «Kirk Douglas est arrivé en provenance d’Arles avec sa femme Anne, le lundi 19 septembre 1955 et il s’est installé au Relais à Pommeroeul, un hôtel-restaurant branché de l’époque. Mardi, il était déjà sur les lieux du tournage à Hornu

C’est là, dans la contre-allée des maisons de la rue Sainte-Louise qui jouxtent le site du Grand-Hornu que Kirk Douglas incarne Van Gogh au milieu des mineurs, ces travailleurs esquintés et émaciés qu’il tente d’aider. «Dans les années 50, les charbonnages étaient encore en activité et bon nombre de vrais mineurs ont été figurants dans le film. Kirk Douglas les a côtoyés et a vécu dans un décor qui était proche de celui que Van Gogh a connu. Dans la presse locale, il explique être marqué par ces rencontres et par cette vie qui doit être proche de celle de son père qui était chiffonnier.»

Le tournage se poursuit sur le site du charbonnage de Marcasse où Van Gogh décida de descendre dans la mine. «Il avait reconstitué la cabane dans laquelle l’artiste vivait dans le délabrement le plus total.» Trop risquée, la scène de la descente sera bien filmée dans l’ascenseur de Marcasse mais entre le premier étage et le rez-de-chaussée. Une veine de mine fut reconstituée dans le hall du charbonnage.

«Deux techniciens tenaient une sorte de jet d’eau au-dessus pour que des gouttes d’eau tombent tout le temps comme c’était le cas dans la mine.» Comme Van Gogh, Douglas y croise un enfant… joué par un jeune habitant qui a été retrouvé par l’équipe de Mons 2015.

Une parenthèse dans la morosité

«Il se souvient très bien de sa rencontre avec l’acteur qui l’avait invité à boire un café dans sa caravane.» Des témoignages précieux comme celui-là, l’équipe en a reçu des dizaines qui ont débouché sur des photos et même des vidéos. «Un des témoins m’a décrit l’ambiance comme celle d’une kermesse

Une parenthèse dans la morosité des charbonnages de laquelle Kirk Douglas gardera un souvenir inoubliable. «Le second week-end du tournage, il a consulté le docteur Brouillard de Hornu, apparemment pour une angine. C’est aussi ce week-end là qu’il a appris que sa seconde femme, Anne Bodens, d’origine belge, attendait un enfant. Ils l’appelleront d’ailleurs Peter Vincent Douglas en hommage au film.»

Son épouse prend alors l’avion sur-le-champ pour les Etats-Unis tandis que l’acteur termine ses dernières scènes à Hornu. «Visiblement, il s’est mêlé un peu plus à la population à ce moment-là. Il a notamment été pris en photo à Saint-Ghislain où il avait demandé à visiter la gare. On raconte aussi l’histoire d’une beuverie à laquelle des mineurs avaient prévu de l’enterrer. Il y est venu mais avec du Bourbon et ce sont les mineurs qui en ont eu pour leur compte

Kirk Douglas quitte ensuite définitivement le Borinage pour les USA. Son film est terminé. Sorti dans les salles en 1957, La vie passionnée de Vincent Van Gogh sera diffusé dans une vingtaine de pays. Nominé dans quatre catégories aux Oscars, le film recevra celui du meilleur second rôle pour Anthony Quinn en Gauguin.

«Une prestation d’une dizaine de minutes, ce qui eu le don d’agacer Kirk Douglas lui aussi nommé en tant qu’acteur.» La star dut attendre 1996 pour recevoir un oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. «Mais le rôle de Van Gogh est celui qui l’a le plus marqué dans sa carrière. Le premier produit par sa boîte appelée Bryna comme sa mère. Il n’oubliera jamais le jour où il l’a emmenée à Times Square pour lui montrer que son prénom clignotait en grand sur la façade d’un cinéma

Des souvenirs que l’acteur a livrés dans ses «Mémoires» mais aussi lors d’interviews et notamment une donnée, en Français, à Bernard Pivot. «Parfait bilingue, Kirk Douglas est aussi un homme très cultivé qui a beaucoup lu et écrit. C’est un aspect méconnu de sa carrière et que je découvre aujourd’hui», confie Philippe Reynaert.

Âgée aujourd’hui de 97 ans, la star ne semble plus en mesure de pouvoir se déplacer en Europe et à Mons lors des nombreux événements organisés autour du film en 2015. «Mais Michael, qui est très fier de la carrière de son père, pourrait venir lui rendre hommage». Une venue qui ponctuerait une magnifique aventure que ce film qui a amené Hollywood au pied des terrils borains.