Électricité: l’essor du renouvelable rend le «tarif nuit» caduc

P our une raison que j’ignore, il n’y a plus aucun intérêt à demander l’installation d’un compteur bihoraire aujourd’hui », nous écrit un lecteur. En complément de son e-mail, il livre différentes simulations tarifaires illustrant son propos. Assez d’éléments pour attiser notre curiosité.

1 Vous avez dit bihoraire ? Il existe deux types de compteurs électriques, qui ont une influence directe sur la facturation. D’une part : le compteur traditionnel – dit monohoraire – qui ne distingue pas les heures du jour et de la nuit. Vous payez donc votre kilowattheure (kWh) à un tarif unique.

D’autre part, le compteur bihoraire, qui permet de comptabiliser séparément les consommations d’électricité en heures pleines (les jours de la semaine) et en heures creuses (les nuits et week-ends). Dans ce cas, le tarif est double : un prix moins élevé que le monohoraire pour les heures creuses ; et un prix plus élevé pour les heures pleines.

Pour l’anecdote, il existe également des compteurs « exclusifs nuit » reliés à certains appareils spécifiques (chauffage, chauffe-eau) ; mais nous ne les aborderons pas ici.

2 L’effet du renouvelable. A l’origine, tous les compteurs étaient monohoraires. Mais, avec le développement des centrales nucléaires, il a fallu mettre au point un système pour encourager les ménages à consommer la nuit. En règle générale (sabotage et micro-fissuration exclus), un réacteur nucléaire tourne en effet de manière continue. Et, comme l’électricité produite ne peut être stockée à grande échelle, il est nécessaire de la consommer quasi instantanément. Via l’introduction d’un « tarif nuit » plus avantageux, on a donc encouragé les consommateurs à faire tourner lave-linge, séchoir et lave-vaisselle durant la nuit, pour exploiter au mieux le surplus de production nucléaire.

Mais depuis peu, le développement des énergies renouvelables a modifié la logique du marché. En présence de soleil et/ou de grand vent, certains pics de production apparaissent en pleine journée. Parfois en plein après-midi, dans un créneau horaire où les particuliers ne sont pas encore de retour au bercail et où la consommation des ménages est donc faible. Résultat ? Un surplus d’offre sur le marché de l’électricité, ce qui a tendance à faire baisser les prix… en journée. Et le résultat est de plus en plus visible dans les tarifs proposés par les fournisseurs et gestionnaires de réseau : la différence entre « tarif jour » et « tarif nuit » fond d’années en années…

Dans le tarif Energybox d’Octa+ par exemple, la consommation en heures pleines coûte seulement 14 % de plus que durant les heures creuses en Wallonie (17 % à Bruxelles). Et la différence moyenne est de 28 % alors qu’à une époque, ces tarifs pouvaient aller du simple au double…

3 Vers un nouveau modèle ? Un changement de modèle tarifaire n’est donc pas à exclure. « La logique jour/nuit risque de disparaître dans les prochaines années, commente Philippe Massart, porte-parole de Sibelga. Il faudra inciter les gens à consommer quand il y a du vent et du soleil. »

Bruno Venanzi, cofondateur de Lampiris, ne dit pas le contraire. « Les modes de production évoluent, les modes de consommation aussi ; les tarifs devront donc évoluer. A moyen terme, le passage au compteur intelligent permettrait de proposer des prix qui tiennent compte de la logique de production. Quelqu’un qui ferait tourner ses électroménagers lors des pics de production solaire ou éolien paierait par exemple son électricité trois fois moins cher que lors des pics de demande. Idem pour quelqu’un qui recharge sa voiture électrique entre 3 et 6 heures du matin, quand la demande est très faible. »

Comme le souligne Venanzi, le changement de logique tarifaire passe par le développement des compteurs intelligents. Et même s’ils existent déjà, techniquement parlant, il reste à mettre au point un plan d’installation à échelle nationale. Ce qui n’est pas (encore ?) à l’ordre du jour.

4 Faut-il changer de compteur ? En attendant l’arrivée des compteurs intelligents, on peut tout de même se demander si le compteur monohoraire n’est pas devenu plus intéressant que le « bi » du même nom. « Il ne faut plus se ruer sur les idées reçues qui encouragent systématiquement au placement d’un compteur bihoraire », analyse Philippe Massart (Sibelga est d’ailleurs en train de préparer un outil informatique permettant la comparaison). Car, en analysant les formules tarifaires, on constate que le tarif unique du compteur monohoraire peut être compétitif, voire avantageux.

En région bruxelloise, tant que la consommation de nuit ne dépasse pas 25 % de la consommation totale, le monohoraire est financièrement plus intéressant. En Wallonie, il faut même grimper jusqu’à 32 % (voir infographie).

Autrement dit, si vous avez du bihoraire et que vous êtes en-dessous de ce seuil, mieux vaut passer un coup de téléphone à votre gestionnaire de réseau et demander à repasser à du monohoraire (ce qui ne nécessite pas de changement de compteur).

« Sans faire trop attention à sa consommation, on est vite à du 50 % de consommation en heures creuses », nuance le régulateur wallon Francis Ghigny (exception faite des habitations désertées le week-end, comme les kots). Dans ce cas, le compteur bihoraire reste donc le plus intéressant… pour les gens qui l’ont déjà installé. Car les économies réalisées par rapport au tarif standard n’excèdent pas la vingtaine d’euros. Or, l’installation d’un tel compteur est de minimum 250 euros hors TVA. Il faut dès lors plus de dix ans pour rentabiliser l’investissement. Et la révolution du compteur intelligent approche…

Evitons tout de même de « trop » généraliser, car les cas particuliers sont nombreux (panneaux solaires, chauffage électrique…). Mais une chose est sûre : se pencher sur sa facture électrique ne coûte pas un sou… et permet souvent d’en économiser.