Le grand malentendu des relations entre musulmans et non-musulmans

Les crispations identitaires, le repli « entre soi », la crainte voire le rejet de l’autre : autant d’éléments partagés tant par les non-musulmans… que les musulmans. En pointant la réciprocité des tensions, Brigitte Maréchal, islamologue à l’UCL, et son équipe du Cismoc (Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde contemporain) savent qu’ils risquent de s’attirer les foudres d’une partie de la communauté musulmane.

Ce serait cependant mal comprendre l’objectif de cet énorme travail d’enquête sur les relations musulmans/non-musulmans à Bruxelles, que nous avons pu consulter en exclusivité. La chercheuse, qui avait déjà mené une étude similaire en 2006, nous alerte : «  Les crispations réciproques ont pris une ampleur inédite. » Un climat qui s’explique par une série d’éléments : l’actualité internationale, des aspects démographiques et, surtout, une accumulation de fractures économique, sociale, ethnique, générationnelle, etc.

Conclusion : il existe aujourd’hui un malaise réciproque qui ne peut être nié. En jetant un pavé dans la mare, Brigitte Maréchal ne cherche pas à attiser les crispations. Au contraire : « Nous souhaitons vivement susciter le débat, explique la chercheuse. Il s’agit de prendre à bras-le-corps les questions et les tensions qui nous animent tous, musulmans et non-musulmans, et qui restent jusqu’à présent évincées par les débats très abstraits sur l’interculturel. »

L’origine : un dialogue compliqué

D’une part, des musulmans fiers de leur religion, enthousiastes et désireux de l’exprimer. D’autre part, des non-musulmans qui, de plus en plus, ne comprennent plus voire rejettent le phénomène religieux. Tel est le grand malentendu considéré comme le point de départ de nos crispations par Brigitte Maréchal. Des attitudes et positions perçues comme « naturelles » de chaque côté, là où elles sont en réalité le fruit de constructions et d’héritages. « Beaucoup de musulmans ont l’impression que ce réveil de leur islamité est naturel, explique par exemple Brigitte Maréchal. Or, ces courants de réislamisation ont émergé partout au début du siècle en réaction à la colonisation : à l’époque, l’idée des Frères musulmans, entre autres, était de se dire “si on s’est fait coloniser, c’est qu’on n’était pas assez religieux. Si on l’est plus, on réussira à expulser les colonisateurs”. Ensuite, les migrations économiques dans nos pays ont également amené une série de réfugiés politiques comme ces leaders de mouvements de réislamisation. Leurs discours ont percolé sans que les gens n’aient forcément conscience de ces filiations. Des idées qui aujourd’hui semblent aller de soi relèvent aussi d’une construction, il ne faut pas l’oublier. » De l’autre côté, la sécularisation de nos sociétés a peu à peu imposé une incompréhension à l’endroit du phénomène religieux.

La question du foulard incarne à la perfection ce grand malentendu. D’une part, pour les musulmans aujourd’hui, « c’est une question qui est devenue indiscutable et indiscutée », estime l’islamologue, alors que dans les années 60, 70, les femmes ne se voilaient pas dans les pays musulmans. « La visibilisation progressive de l’islam remonte aux années 80 », rappelle la chercheuse. D’autre part, le foulard est, pour beaucoup de non-musulmans, toujours associé à une soumission. « Et pourtant, oui, une grande majorité de femmes musulmanes font le choix libre de le porter et consentent à se soumettre à un certain nombre de règles religieuses parce qu’elles estiment que cela fait sens pour leur vie. » D’où un décalage gênant : «  L’idée même d’avoir une obligation religieuse est difficilement comprise ici.  »

Les fantasmes : foulard vs alcool

C’est l’un des résultats clés de l’enquête : imaginaires, fantasmes et préjugés se construisent en miroir. Ainsi, la chercheuse ne nie en rien la réalité d’une islamophobie croissante, ni les responsabilités de la société en ce qui concerne les nombreuses discriminations à l’encontre de la population musulmane à l’école, au travail, etc. « Mais si on pointe uniquement le racisme des non-musulmans à l’égard des musulmans, on occulte le fait que les musulmans eux-mêmes peuvent être racistes entre musulmans, entre ethnies ou vis-à-vis des non-musulmans et des Occidentaux. » Brigitte Maréchal appelle dès lors chacun à adopter une attitude autocritique.

Pour traduire concrètement cette idée de construction d’imaginaires en miroir, la chercheuse oppose le foulard à l’alcool. D’une part, on connaît les nombreux préjugés et fantasmes qui courent au sujet du voile islamique chez les non-musulmans : soumission, pressions patriarcales, radicalisme, militantisme… A l’inverse, l’alcool est associé à une série de clichés dans le chef d’une partie de musulmans, explique l’islamologue : « On ne comprend pas que boire un verre peut juste être une manière d’établir une relation plus amicale, de se laisser aller. Pour certains, l’alcool est d’emblée associé à une société occidentale dépravée, où, dès que l’on boit, ça entraîne des relations sexuelles débridées. »

Le rapport cite ainsi le témoignage d’un jeune enseignant bruxellois confronté à de nombreuses reprises aux représentations fantasmées de ses élèves musulmans : « Mes élèves ont une représentation de la sexualité du côté des “Belges” qui est stupéfiante : “Les Gaulois, ils sont comme ça : c’est porno et préservatifs à côté du cognac.”  »

Pour Brigitte Maréchal, « on finit par se créer des fantasmes sur le rejet que l’autre a de soi-même, et même sur ce que l’autre pense que je pense. Qu’il s’agisse d’alcool ou de foulard, de toutes parts, des avis et/ou jugements au mieux condescendants au pire stigmatisants sont ressentis ainsi que la nécessité de se justifier quant aux positions adoptées.  » Des jugements et fantasmes qui reposent sur une méconnaissance criante de l’autre.

Le repli: multiculturalisme fatigant

Si méconnaissance de l’autre il y a, c’est aussi que l’envie de rencontre n’est pas toujours au rendez-vous. La chercheuse prépare un prochain rapport sur les initiatives positives qui, certes, existent. Brigitte Maréchal insiste : « Les gens tentent globalement de s’entreconnaître, de s’ajuster les uns aux autres, de trouver des modalités de vivre ensemble. » Pourtant, aux yeux de l’islamologue, on ne peut réfuter une certaine fatigue de la multiculturalité, menant à un repli vers ce qu’elle nomme «  l’entre-soi ». Encore une fois, d’un côté comme de l’autre.

Sur ce point, le rapport présente un focus sur les jeunes. « A Bruxelles, on peut avoir l’impression que, forcément, vous êtes amenés à côtoyer des gens de toutes les nationalités. Or cette multiculturalité tant promue par les politiques ne va pas de soi. Cela demande plus d’efforts d’aller à la rencontre de l’autre quand on ne partage pas le même héritage culturel, ou même des habitudes quotidiennes simples. Nous avons ainsi remarqué que dans les classes, les jeunes d’origine africaine se regroupent, comme ceux d’origine maghrébine ou les non-musulmans. »

Alors qu’il y a dix ou quinze ans, un certain attrait pour l’exotisme, un intérêt pour l’autre prévalaient encore, Brigitte Maréchal observe que celui-ci s’effrite. « Les jeunes ont tendance à dire : “C’est bon, on est de toute façon amenés à vivre ensemble, on se connaît !” Or ce n’est pas parce qu’on connaît la langue, la société, l’institution, qu’on connaît les mentalités, la sensibilité de l’autre et qu’on s’y intéresse. D’un côté comme de l’autre. »

L’école, qui devrait pouvoir encourager une réelle mixité, est pointée du doigt : « Les professeurs ne se sentent pas à l’aise car ils ne sont pas formés, c’est donc plus simple de se contenter de coexister les uns à côté des autres. »

Une remarque que la chercheuse applique à tous les autres domaines où une coexistence de fait n’implique que difficilement une coïnclusion réciproque, faute de repères et de formation : entreprises, administrations publiques, écoles, hôpitaux… Autant de lieux où, confrontés aux enjeux de la diversité, les responsables sont livrés à eux-mêmes.

L’appel: vrais débats vs controverses

L’appel de Brigitte Maréchal est, en somme, de relancer de véritables débats… qui n’auraient, selon elle, jamais réellement eu lieu. Les conclusions de l’enquête pointent ainsi des individus «  empreints d’évidences » d’un côté comme de l’autre : « Chacun assène ses vérités sans être capable de requestionner les concepts, d’écouter l’autre, de se remettre soi-même en question. » Pourtant « chacun vit un malaise et ce malaise s’accroît », affirme la chercheuse, qui n’est pas tendre avec les plaidoyers pour le multiculturalisme : « Il faut arrêter de penser que tout va de soi simplement parce qu’on vit ensemble. Bien sûr, une partie de la population est dans une optique de société plurielle, à laquelle il faut s’adapter. Mais pour être ouverte, elle en vient à éviter toute critique à l’égard de l’autre. Il faut sortir de cette posture majoritaire qui, pour promouvoir le multiculturalisme, évince les questions qui fâchent comme si elles n’existaient pas, alors même qu’elles continuent à susciter davantage de distanciation des uns par rapport aux autres. »

Les craintes de chacun, les tensions, les malaises doivent être exprimés, plaide la chercheuse. Car «  toute expression de crainte à l’égard de l’islam, par exemple, n’est pas un signe d’islamophobie et toute réaffirmation identitaire de soi n’est pas d’emblée le signe d’une radicalisation ». Et le rapport de présenter une série de sujets qui nécessitent de réels débats, francs mais sereins : le machisme grandissant des jeunes garçons à l’égard des filles, la relation sciences et foi, la question du halal à l’école, celle des salles de prières dans les entreprises. Face à toutes ces problématiques, certains préfèrent abdiquer : des écoles ont ainsi décidé de supprimer les repas chauds pour tout le monde, des professeurs en viennent à ne plus enseigner la théorie de l’évolution… Pourtant «  ouvrir de tels chantiers n’implique pas forcément que cela sera pire demain et que ça ne pourrait pas aller mieux. Il y a des solutions, mais il faut oser regarder les problèmes en face. On devrait être capable de repenser les choses ensemble, de comprendre qu’une concession faite à l’autre n’est pas forcément une perte ou une soumission à ses principes ».