Matthieu Ricard: «Les animaux sont aussi des êtres sensibles»

L es animaux sont mes amis… et je ne mange pas mes amis ». « On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas ». Ce sont les deux citations, la première de George Bernard Shaw, prix Nobel de littérature en 1925, et la seconde d’Alphonse de Lamartine, qui ouvrent le dernier livre du moine bouddhiste Matthieu Ricard. Intitulé « Plaidoyer pour les animaux. Vers une bienveillance pour tous », l’essai de ce docteur en génétique cellulaire devenu traducteur francophone du Dalaï-lama en rejoint une série d’autres (voir ci-contre). C’est que pour Matthieu Ricard, nous sommes peut-être à l’aube d’un basculement.

Dès l’instant où l’atteinte la plus massive aux animaux réside dans leur élevage et leur abattage pour la consommation humaine, le plaidoyer de Matthieu Ricard constitue en partie un plaidoyer pour le végétarisme. Pour ce faire, le bouddhiste assène des arguments connus, renforcés par les études scientifiques qui les corroborent. L’argument écologique évidemment. L’argument de la « justice sociale » ensuite : « 1,4 milliard de personnes les plus pauvres pourraient être nourries décemment avec les 775 millions de tonnes de grains de céréales expédiés vers les pays riches pour l’élevage industriel. » L’argument de santé enfin : « Une personne qui mange de la viande tous les jours a chaque année 15 % de risques supplémentaires de mourir d’un cancer qu’une personne qui en mange une fois par semaine. »

Mais Matthieu Ricard insiste : il ne s’agit pas ici d’une nouvelle injonction religieuse : « Ce n’est pas basé sur un dogme, comme l’idée d’une viande impure. Bouddha a simplement déclaré que la compassion englobait toutes les formes de souffrances quelles qu’elles soient, où qu’elles soient. Or, il est reconnu que les animaux ressentent la souffrance. » Le moine va même plus loin lorsqu’il évoque les liens entre animaux et religions : « Avec l’arche de Noé, la Bible dit que les animaux ont été créés par Dieu pour l’usage de l’homme. C’est vite dit ! On peut dès lors se demander à quoi servent 80.000 espèces de coléoptères ! C’est avant tout une façon de s’y retrouver moralement : on ne peut pas tout le temps se dire qu’on est un criminel. C’est plus simple si on se dit que les animaux ne ressentent pas la douleur, n’ont pas d’âme ou ont été créés par Dieu pour nous. »

Et Matthieu Ricard d’énumérer les nombreuses « mauvaises excuses ». A commencer par celle qui consiste à dire qu’on a toujours mangé de la viande… « Pendant des millions d’années, l’homme a mangé très peu de viande. Il était omnivore mais surtout végétarien. C’est seulement l’homme de Néandertal qui est devenu un gros mangeur de viande. C’est donc relativement récent. Tout comme la domestication, il y a 10.000 ans. Avant cela, le chasseur-cueilleur respectait l’animal qu’il considérait comme différent et non comme inférieur. »

Et c’est sans doute le centre du plaidoyer de Matthieu Ricard, au-delà de son appel au végétarisme. Au fond, l’animal n’est qu’un être sensible comme les autres (en l’occurrence comme nous, les hommes) : « Sans être un intégriste végétariste, c’est peut-être l’évolution naturelle de notre civilisation que de respecter davantage les animaux. Aujourd’hui, plus personne ne défend la torture ou l’esclavage. Pourtant, les premiers abolitionnistes étaient raillés. La personne humaine a maintenant une valeur non négociable. L’étape suivante est peut-être de se dire qu’il y a d’autres êtres sensibles, et de prendre comme principe que toute souffrance qui n’est pas nécessaire doit être évitée. Ce principe-là nous conduirait tout naturellement à étendre notre bienveillance aux autres espèces. »

Mais n’y a-t-il pas d’autres problèmes plus importants aujourd’hui ? « Tout le monde s’émeut actuellement d’Ebola, dès que le virus semble arriver à nos portes. Nous sommes toujours dans l’immédiat. Mais il y a une disproportion énorme entre le danger d’un Européen touché par Ebola aujourd’hui et ce qui pourrait nous arriver dans 30 ans quand nous devrons accueillir 200 000 réfugiés climatiques ! »

Corentin de Salle : « La nature a toujours été hostile »

Le philosophe Corentin de Salle défend une conception libérale de l’écologie. Nous lui avons demandé de réagir aux idées avancées par Matthieu Ricard.

Quelles objections formulez-vous à cette idée très syncrétique selon laquelle l’homme fait pleinement partie de la Nature et qu’il n’y a pas à la mettre à sa botte ?

J’en formulerai quatre. La première a trait au fait de faire croire que la nature nous a offert ses dons, qu’on aurait profité des conditions environnementales ces 10.000 dernières années. Quand on regarde l’histoire humaine, on se rend compte que la nature a toujours été hostile, et que l’homme a réellement dû se battre pour la rendre habitable, et même pour l’améliorer à bien des endroits. La deuxième objection, c’est cette conception de la nature comme un tout harmonieux, où chaque chose est à sa place, et au sein de laquelle on doit avoir des relations de « bon voisinage ». Cela ne correspond pas du tout à la réalité naturelle. Ce que nous apprend la science, c’est que la nature n’est pas un système fixe, où chacun doit occuper une place, avec des interactions constantes, etc. C’est au contraire un système dynamique qui ne cesse de se recomposer et de se réinventer. C’est d’ailleurs cette capacité de la nature à se réinventer, à se régénérer, à se défendre contre les agressions qui est passionnante. La troisième objection, c’est l’idée selon laquelle on pourrait interpréter ce que veut la nature. Comme on la considère comme un sujet de droit, on lui prête une conscience, des désirs,… Enfin la quatrième objection, c’est cette culpabilisation par rapport au fait de consommer des animaux. En réalité, je pense que c’est quand on consomme de la viande qu’on se comporte de la manière la plus naturelle. Tous les animaux carnivores le font et nous faisons partie de cette chaîne alimentaire.

Reste qu’on en consomme énormément. Trop...

On en consomme énormément, mais on a adapté le nombre total d’animaux dont on a besoin pour vivre. Comme l’a dit l’économiste américain Henry George, une augmentation de la population de faucons conduit à une diminution de la population de poulets, tandis qu’une augmentation de la population humaine conduit une augmentation de la population de poulets... Alors, l’idée qu’il y ait des souffrances inutiles engendrées pas cela, je ne le conteste pas et il faut lutter par rapport à ça. Cela dit, le discours de Ricard par rapport à cela n’est pas vraiment neuf. Tout cela vient de la Deep Ecology (terme forgé par le philosophe norvégien Arne Næss au début des années 70, NDLR), qui s’enracine elle-même dans l’utilitarisme de Jeremy Bentham (1748-1832), lequel comparait lui aussi les souffrances humaines et animales.