Comment Boko Haram impose sa loi aux femmes

N ous sommes en pleine confusion. On nous a annoncé un soit-disant cessez-le-feu entre le gouvernement fédéral et Boko Haram, et, quelques heures après, nos filles sont enlevées par ces rebelles », a confié à l’agence Reuters John Kwaghe, qui a été le témoin de combats dans le nord-est du Nigeria et dont trois filles viennent d’être kidnappées.

Ces derniers jours, ce sont trente adolescents, garçons et filles, qui ont été enlevés alors que des affrontements entre Boko Haram et l’armée ont fait au moins 17 victimes. Il y a 10 jours pourtant, l’armée et la présidence nigérianes avaient annoncé triomphalement avoir conclu un accord de cessez-le-feu avec Boko Haram, ajoutant que les 200 lycéennes qui avaient été enlevées en avril à Chibok allaient être libérées.

L’annonce de cet accord, obtenu grâce à une médiation du Tchad, tombait à pic pour le gouvernement du Nigeria. Ces trois derniers mois, en effet, Boko Haram a considérablement agrandi les zones sous son contrôle, s’en prenant même au Cameroun voisin. Or des élections générales doivent avoir lieu en février. Le président Goodluck Jonathan devrait se porter candidat.

Une libération des étudiantes aurait permis au gouvernement de redresser son image, très dégradée, alors que la grande armée nigériane est sans cesse mise en échec par les rebelles. Mais 60 femmes et jeunes filles avaient déjà été enlevées la semaine dernière dans l’état de Borno.

Les négociateurs ont-ils été abusés par de faux représentants de Boko Haram ? Ou le mouvement est-il trop fragmenté ? Toujours est-il qu’il n’y a ni cessez-le-feu, ni libérations, bien au contraire.

Et même si la mobilisation internationale #Bringbackourgirls, qui avait mobilisé de nombreuses personnalités sur le net, est assez vite retombée, le monde a toutes les raisons de s’inquiéter pour ces jeunes filles retenues prisonnières depuis six mois.

Human Rights Watch (HRW) vient en effet de publier un rapport, « Ces horribles semaines dans leur camp », dans lequel il décrit, sur base de trente témoignages de rescapées – lire ci-contre –, le calvaire subi par les jeunes filles et femmes, otages de Boko Haram.

Les récits de plusieurs étudiantes le confirment : les combattants islamistes ciblent tout particulièrement les jeunes filles chrétiennes qui poursuivent leurs études pour les forcer à se soumettre à leur loi. L’une d’elles raconte que, alors qu’elle refusait d’abandonner sa foi chrétienne, les hommes de Boko Haram lui ont mis une corde autour du cou pour la pendre. Elle a alors cédé et affirmé qu’elle se convertissait à l’islam.

Beaucoup d’autres ont dû promettre de ne plus jamais aller à l’école. Elles ont ensuite été libérées, mais, faute de protection, beaucoup n’osent plus retourner au lycée. Les dirigeants du mouvement, dont le nom signifie « l’éducation occidentale est un péché », sont donc en train de réussir leur campagne de terreur. Ils veulent faire de leurs compatriotes féminines des musulmanes soumises.

Les jeunes captives servent donc de bonnes à tout faire cuisinant pour les combattants, ou de porteuses acheminant le fruit des pillages. D’autres prisonnières sont envoyées au combat pour porter les munitions ou servir d’appâts pour attirer des jeunes de brigades citoyennes qui se font ensuite massacrer. La guerre lancée par Boko Haram a déjà fait 10.000 morts.

Certains chefs rebelles tentent de protéger les jeunes filles non mariées, mais d’autres donnent en « mariage » à leurs hommes des gamines qui se font ensuite violer. Quelques rescapées ont accepté de témoigner à ce propos mais, d’après HRW, de nombreux autres cas de violences sexuelles sont très certainement passés sous silence : honte, peur de la stigmatisation.

L’organisation de défense des droits humains dénonce aussi l’attitude des autorités du Nigeria qui n’ont pas pris les mesures efficaces pour protéger les écoles qui étaient pourtant clairement ciblées.

Et, à part quelques étudiantes de Chibok, les prisonnières qui ont échappé à leurs ravisseurs n’ont pas reçu les soins médicaux ou psychologiques dont elles auraient dû bénéficier. Elles et leur famille vivent dans la peur, la frustration, sans arriver à dormir ou à faire des projets d’avenir. C’est donc toute une génération qui est traumatisée. Alors que la communauté internationale a envoyé des fonds pour aider les victimes, nul ne sait l’usage qui en a été fait.