70.000 PRISONNIERS DE GUERRE ETAIENT ENCORE EN ALLEMAGNE, EN 1945

70.000 PRISONNIERS DE GUERRE ÉTAIENT

ENCORE EN ALLEMAGNE, EN 1945

Guerre 40-45 (IV) - Les prisonniers de guerre (1).

Le sort des prisonniers de guerre belges fut cruel à plus d'un titre, le moindre n'étant pas que cette cruauté a souvent été sous-estimée.

UNE ENQU ETE

de Michel Bailly

A la fin de la IIde Guerre mondiale, en mai 1945, 70.000 prisonniers de guerre belges (PG), dont 65.000 francophones, se trouvaient encore dans les camps allemands. Les officiers d'active prisonniers étaient alors 2.500 et, parmi eux, des Flamands. Au lendemain de la capitulation de l'armée belge, le 28 mai 1940, 205.000 militaires belges avaient été transportés en Allemagne. Ils furent 24.400 à y passer moins de six mois et 76.500, de six à douze mois. Le nombre de ceux qui séjournèrent plus de douze mois dans les camps fut de 75.200. Sept-cent quatre-vingts réussirent leur évasion. De juillet 1940 à avril 1941, 125.000 PG, réservistes et catalogués «flamands», avaient été renvoyés en Belgique en application de la politique préférentielle, pratiquée par la puissance occupante. Mille huit cents PG moururent durant leur captivité, essentiellement des suites des mauvaises conditions d'hygiène et d'alimentation.

Raoul Nachez s'était engagé comme volontaire en 1939. Il était spécialiste en radiologie, au service de santé. A l'imitation des Français, l'armée belge s'était dotée d'une douzaine d'«ambulances chirurgicales légères» qui intervenaient sur le champ de bataille. Chaque unité réunissait un chirurgien et un radiologue dont la mission principale était de localiser et d'extraire les projectiles dont avaient été frappés les blessés. Ces interventions devaient être rapides afin d'éviter l'infection.

Auxiliaire de santé, Raoul Nachez fut amené à se déplacer d'un camp de prisonniers à l'autre et dans des usines où des PG étaient mis au travail. Ainsi fut-il en mesure d'évaluer les lacunes des conditions sanitaires dans le même temps qu'il prêtait la main, surtout en Rhénanie, proche de la frontière belge, à des filières d'évasion.

Rapatrié en Belgique après deux ans de captivité, il entra dans la Résistance où il organisa un service médical. Depuis la Libération jusqu'à nos jours, il n'a cessé d'oeuvrer à la défense des ex-prisonniers, singulièrement dans le domaine de la santé.

En 1945, un ex-PG sur quatre était invalide; un sur cinq était tuberculeux. Pour leur venir en aide, un «Fonds Nachez» fut créé au Pays noir. Il deviendra le «Fonds des barbelés». Furent parmi les fondateurs, outre Raoul Nachez, Raymond Jacques, Victor Kemmes, Henri Hoven et Léon Wilmotte. Au début, le grand souci était le difficile approvisionnement en streptomycine et son dérivé, l'auréomycine. A Montana, en Suisse, fut créé un «Sana Belgica», de 120 lits. En 1952, 4.000 malades y avaient été soignés.

L'institution quitta la Suisse en 1960. Le Centre hospitalier de Ste-Ode, en Ardenne, prit alors un essor qui s'est poursuivi récemment encore par l'acquisition d'un nouveau matériel médical ultra-moderne.

LE RAPATRIEMENT

DES MÉDECINS BELGES

En décembre 1940, expose le président Nachez, la plupart des médecins prisonniers furent rapatriés afin que la population belge n'ait pas à souffrir d'une pénurie de soins médicaux. Ne demeurèrent, dans les camps d'Allemagne, que 26 médecins belges, réservistes et d'active. Heureusement, nous dit notre interlocuteur, les prisonniers français arrivèrent en masse. Nombre de médecins étaient parmi eux. Des Belges furent également soignés par des médecins polonais.

Pour les prisonniers, l'organisation des soins et la préparation d'une éventuelle «réforme» pour cause de maladie étaient régies par des règles assez complexes. Les camps centraux étaient équipés d'une infirmerie vers laquelle étaient acheminés les PG répartis dans les «kommandos» de travail et jugés suffisamment malades. Les médecins prisonniers leur donnaient des soins. Il revenait à un médecin allemand, qui ne soignait pas mais contrôlait ses collègues, de décider de la durée du séjour en infirmerie, du retour en «kommando», de l'envoi éventuel à l'hôpital, dénommé «lazaret». Dans certains camps, existait aussi un petit laboratoire d'analyses.

Si le prisonnier était déclaré «inapte», il séjournait dans une des baraques du camp, aux côtés des PG à emploi fixe, tels les cordonniers et les tailleurs. Il advenait que la population belge du camp fût doublée par la présence de malades en attente des trains de rapatriement qui ne passaient à portée des camps que deux fois par an. Une commission mixte, composée d'un médecin et d'un officier supérieur de santé allemands d'une part et, de l'autre, d'un médecin de la nationalité du prisonnier, se réunissait chaque mois et décidait d'un éventuel rapatriement.

Les «kommandos» de travail étaient dotés d'une petite infirmerie où, pour des affections jugées bénignes, les PG étaient soignés par de rares médecins allemands non-mobilisés. Il était fréquent qu'une évacuation vers l'infirmerie prît 48 heures. Une appendicite, en un temps où les antibiotiques n'existaient pas, dégénérait trop aisément en péritonite, appelée alors «miserere».

Les médicaments étaient sommaires et leurs quantités insuffisantes. Les pansements, dits «Zallstoff», étaient inadéquats car constitués d'une bande de papier légèrement élastique qui se déchirait rapidement et ne résistait ni à l'humidité ni au suintement des plaies. A signaler encore, l'absence de vitamines, sauf, en 1943, lors d'un envoi massif de vitamine C par la Croix-Rouge de Belgique.

LES AMERTUMES

DU RETOUR AU PAYS

Chacun a vu la captivité selon sa sensibilité et les particularités des aventures qui lui échurent. Pour Raoul Nachez, les PG l'ont vécue avec plus ou moins de bonheur. Mais, on n'a pas prêté une suffisante attention aux amertumes du retour. Nombre de prisonniers, revenus en Belgique, ne trouvèrent pas de travail. Les affaires de certains, qui exercaient une profession indépendante, avaient été, par force majeure, délaissées et s'étaient irrémédiablement effilochées. Ils étaient en mauvaise santé. Des épouses avaient dû vivre avec 10 F par jour, versés par l'Assistance publique. Des drames sentimentaux avaient surgi de la séparation des couples. On a évalué que l'éloignement, dû à la captivité, entraîna des désordres qui ruinèrent 5.000 ménages.

Des privations matérielles avaient été longuement endurées. Des souffrances morales avaient été engendrées par l'isolement, par la déprimante considération de perdre, derrière des barbelés, les plus belles années de la jeunesse ou de la maturité, par, aussi, le dépit d'être coupé de la société où, dans le même temps, de plus chanceux continuaient leur carrière et leur enrichissement. Selon notre interlocuteur, le souvenir de ces douleurs et les rancoeurs surgies de frustrations prolongées nourrirent l'impatience des ex-prisonniers au lendemain de leur libération. Leur mécontentement culmina dans la manifestation de rues qui les porta, en 1947, à l'assaut de la «zone neutre», à Bruxelles. Ils réclamaient un statut et s'irritaient que leur fût - discrètement - opposé qu'ils étaient trop nombreux pour que le budget de l'État fût raisonnablement grevé par la satisfaction de leurs revendications compensatoires.

Raoul Nachez remarque, en outre, que les projets politiques, qui avaient, çà et là, enfiévré des oflags, n'eurent que peu de prolongement et de retentissement dans l'après-guerre. Par contre, beaucoup d'anciens PG belges militèrent en faveur de la paix. Dans cette perspective, leur association passa des accords d'intentions et de revendications avec des groupements internationaux d'anciens combattants et de résistants.

En publiant, dans les jours prochains, des interviews d'anciens prisonniers belges, nous nous proposons de dessiner un panorama de la captivité, sans prétention à l'exhaustivité. Notre ambition est de donner à des témoins l'occasion d'exposer des souvenirs qui devraient enrichir et nuancer la représentation sommaire que beaucoup d'entre nous se font de la captivité de dizaines de milliers d'hommes, sans doute «mal aimés» parce qu'ils avaient été vaincus sur le champ de bataille et, ensuite, misérablement isolés, pour nombre d'entre eux, durant cinq ans.