Un marché unique sans unité fiscale est un marché de dupes

Alors que la Belgique est dans la rue, crucifiée par l’austérité, notre journal révèle comment des dizaines de sociétés belges de premier plan et certains grands patrimoines familiaux parviennent à échapper à l’impôt grâce à l’administration fiscale luxembourgeoise.

Patrons de Belgique, vous payez honnêtement 25 % d’impôt des sociétés et souhaiteriez en payer moins sans frauder ? Le gouvernement vous écoute, mais le Grand-Duché vous rit au nez et, en douce, passe des accords fiscaux qui permettent à d’autres sociétés belges de s’acquitter de moins de 2 % d’impôt !

Les salariés, eux, ne peuvent que hurler : à quoi rime l’austérité lorsqu’elle ne s’abat que sur les revenus du travail et s’abstient de mordre dans les capitaux ? De manière plus immédiate, à quoi riment des économies de personnel effectuées sur le dos de l’administration des Finances lorsque, de toute évidence, il faudrait au contraire engager des cohortes entières de contrôleurs de (grandes) sociétés pour restaurer l’équité et renflouer les finances belges ?

Le scandale est planétaire : le Luxembourg siphonne non seulement l’assiette fiscale de la Belgique, mais aussi de l’Europe, du monde entier. Aujourd’hui, nous sommes plus de trente journaux à dénoncer le dumping fiscal indécent accordé par le Luxembourg à plus de 340 sociétés multinationales parmi lesquelles GBL ou Artal, mais aussi Ikea, Pepsi ou FedEx, avec des taux si bas qu’ils ne se comptent parfois plus en pourcent. De qui se moque le Grand-Duché ?

Face à ce « jailbreak » fiscal, l’austérité aveugle n’est plus de mise. Pour reprendre la formule que nous livre l’économiste Thomas Piketty, finissons-en avec le « libre-échange en échange de rien ». Si notre pays ne se ressaisit pas, s’il s’obstine à appliquer des recettes de réduction linéaire d’effectifs dont on sait qu’elles ne régleront pas le défi de la juste perception d’un impôt équitable, la Belgique serait non seulement victime mais aussi complice des agissements luxembourgeois. Car saviez-vous que, dans son montage fiscal luxembourgeois, Ikea utilise aussi des sociétés belges ? Idem pour la société de prêt-à-porter WE ? Si nous ne bougions pas, les contribuables suédois ou néerlandais seraient en droit de nous réclamer des comptes, au nom d’une évidente solidarité des nations.

L’Europe, elle aussi, doit rendre des comptes. En premier lieu, l’ancien Premier ministre et ministre des Finances luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui a avalisé ces montages et préside désormais la Commission. Est-ce ainsi qu’il conçoit la compétition fiscale intracommunautaire ? Sans unification fiscale, comment parler encore d’Union ou même de marché unique ? Marché de dupes !