Marianne Faithfull: «La seule chose à sauver, c’est l’amour»

Son appartement parisien baigné de lumière abrite une jolie terrasse de petits pots fleuris. Sur la table, un livre ouvert sur le flanc, ce sont « Les mémoires d’Hadrien », de Marguerite Yourcenar. Marianne Faithfull s’exprime en anglais, la langue des musiciens. Elle évoque le désordre de sa vie, ses péchés mortels, ses succès et sa descente aux enfers. Sans gloire, sans fard, prudente avec la presse qui l’a souvent desservie et tranchante quand le propos lui déplaît. Seuls le présent, sa tournée mondiale et sa musique lui importent. Elle porte un regard lucide et ironique sur le monde. Et au fond des yeux, une force de vie sans limite.

Comment doit-on comprendre le titre de votre nouvel album : « Give My Love to London » ?

C’est le titre de la première chanson que j’ai écrite pour cet album. Les paroles sont sarcastiques parce que j’entretiens des rapports compliqués avec Londres. J’y suis née mais n’y vis plus depuis vingt-cinq ans. Je n’aime pas l’état d’esprit des Londoniens, j’ai du mal avec les bien-pensants et je ne tolère pas l’attitude de la presse anglaise à mon égard. Mon fils Nicholas et mes petits-enfants vivent à Londres, et auraient bien aimé que je m’y installe, mais il m’est impossible d’habiter dans une ville où les gens ne m’aiment pas. J’y vais pour rendre visite à mes amis, ma famille et pour y travailler, car les musiciens anglais sont excellents. Mais je vis entre Dublin et Paris.

Pensez-vous que les Londoniens vous reprochent toujours votre passé décadent ?

Peut-être que je me trompe et qu’ils ont tourné la page, mais je ne parviens pas à oublier la façon dont on m’a traitée. Je continue à croiser des gens qui me regardent de travers. J’ai vécu à Londres des années affreuses dont je porte l’entière responsabilité : j’ai choisi la drogue, je suis devenue toxicomane, mais c’était la seule façon de faire face à une période très difficile de ma vie. Si je n’avais pas pris d’héroïne, je crois que je n’aurais pas survécu.

Pourquoi Dublin ? Pourquoi Paris ?

Je me suis installée à Paris il y a vingt ans et à Dublin il y a quinze ans. À l’origine, Paris, c’était pour des raisons sentimentales, j’étais tombée amoureuse de mon producteur, François Ravard. Ensemble, nous avons vécu dans les deux capitales. Dublin est paisible et agréable à vivre, mais c’est une petite ville, alors qu’à Paris, il est plus aisé de passer inaperçue. Surtout pour une vieille femme comme moi !

La notoriété est-elle encore pesante aujourd’hui ?

Oui, c’est toujours aussi compliqué. Je sors peu de chez moi. Sauf pour aller aux concerts, à l’opéra, au cinéma, voir des expositions et de temps en temps dîner. J’ai des amis précieux, comme Étienne Daho avec qui j’ai travaillé, Charlotte Rampling et Patrice Chéreau que j’aimais tant et qui est mort l’an dernier, mais aussi beaucoup d’amis dont les noms ne vous diront rien et qui habitent dans le monde entier. Je n’ai pas cette manie des célébrités comme vous, les journalistes !

Connaissez-vous la Belgique ?

Bien sûr ! Pendant un concert, je ne perçois que le bon côté des Belges et c’est un public fantastique ! Je me souviens aussi de la très belle architecture des rues de Bruxelles. Et des promenades en calèche le long des canaux à Bruges avec François Ravard.

Ce dernier disque vous ressemble-t-il ?

Il est extrêmement personnel. Tellement intime que je ne parviens pas à en parler. À l’origine de cet album, il y a une chute pendant mes vacances en Californie. J’ai été condamnée à rester couchée sur le dos pendant six mois et à penser… Cette introspection a été positive. J’ai beaucoup réfléchi et voilà le résultat.

Avec des chansons pleines de colère, comme « Mother Wolf »…

« Mother Wolf », c’est la louve. En me repliant sur moi-même, j’ai réalisé combien le monde que je laissais à mes petits-enfants et à tous les enfants de la planète était dans un état pitoyable. Si une chanson peut accélérer la prise de conscience, pourquoi ne pas tenter ? Je me souviens du temps de l’IRA, de nombreux artistes avaient utilisé leur art pour dénoncer ce qui se passait et, d’une certaine façon, ils avaient réussi.

Vous avez donc une lueur d’espoir ?

Aucune. Je pense que chacun de nous devra partir, mourir, tout recommencer. Vivre dans un autre monde, à un autre niveau, dans une autre dimension, peu importe. On ne peut pas continuer à s’entre-tuer ainsi. La seule chose à sauver dans ce monde, c’est l’amour. L’unique raison de vivre.

Avez-vous appris à jouer d’un instrument ?

Jamais. C’est une chance, car cela m’oblige à m’entourer de collaborateurs ! Si j’étais musicienne, je serais totalement autonome et je vous assure, je suis déjà suffisamment seule. J’ai besoin des autres. Je ne peux rien faire sans mon orchestre et je ne peux travailler qu’avec des gens que j’aime, et qui la plupart du temps deviennent mes amis.

Vous êtes donc une autodidacte ?

Tout à fait. J’ai vécu une enfance loin des conventions. Ma mère, issue de l’aristocratie austro-hongroise, était féministe. Mon père avait été un espion britannique en territoire nazi pendant la guerre. On m’a envoyée au couvent. À l’âge de 17 ans, j’ai quitté l’école. John Dunbar, mon premier mari, m’a beaucoup appris sur les arts et les livres. Nous sommes restés très proches. Mick Jagger et Keith Richards m’ont formée à la musique. Charlie Watts m’a initiée au jazz, qui est la musique que j’écoute en ce moment. J’ai appris à faire des disques avec les Stones et les Who… Je ne suis pas allée à l’université et je le regrette.

Êtes-vous toujours en bonnes relations avec Mick Jagger ?

Nous ne sommes pas en mauvaises relations. Mais on ne s’appelle pas, on ne se voit pas. Mick Jagger a partagé une toute petite partie de mon existence… J’aimerais que le public et les journalistes le comprennent. Seul Keith Richards fait réellement partie de ma vie, nous sommes de vrais amis.

Pourquoi pensez-vous que nous idéalisons tant les sixties ?

Jamais je n’aurai pu imaginer que l’on soit un jour fasciné par cette période. Le monde que j’ai connu était très misogyne, la femme était un objet sexuel. Mais il y avait des musiciens fabuleux et accessibles, on se connaissait tous, on fréquentait les mêmes bars, les mêmes lieux. On vivait dans l’urgence. J’étais jeune, insouciante et la vie était un jeu. Malheureusement, on n’a retenu de ces années que le parfum de scandale et passé sous silence des affaires abjectes. Avez-vous entendu parler du Elm Guest House ? C’est une histoire affreuse de pédophilie, qu’on a sciemment étouffée.

Vous êtes-vous débarrassée de toutes vos addictions ?

Arrêter est une chose, savourer les bénéfices de ne plus être dépendante est une autre étape que je n’ai pas encore atteinte. Oui, je suis clean et sobre, je n’ai plus besoin de boire à tout prix, mais je continue à aller aux réunions des alcooliques anonymes. Dans leur programme, ils insistent bien : il faut y rester jusqu’au miracle !

Vos années de couvent vous ont-elles servie ?

Non, elles m’ont détruite. J’y ai reçu une excellente éducation, mais je n’ai gardé que le dégoût du catholicisme. Je ne suis pas fière de tout ce que j’ai fait dans ma vie, j’assume mes responsabilités, mais au diable le péché, la faute, la culpabilité, etc. Je suis devenue une pure athée. Mais face à des comportements antisémites, je me sens aussitôt juive, même si je ne le suis que partiellement !

Avez-vous pour autant une vie spirituelle ?

Je me suis intéressée au bouddhisme, j’ai appris à méditer selon les rites tibétains et je pratique la méditation. Je suis une femme heureuse, je sais qu’il est inutile de courir derrière le bonheur, il suffit d’apprendre à vivre avec.

Vous n’avez pas toujours été aussi sereine…

Dire que je m’aime serait exagéré. Comme tous les alcooliques ou ceux qui l’ont été, j’ai tendance à me dévaloriser, à me juger sans pitié. Aujourd’hui, j’ai confiance en moi. Même si ma vie n’a pas été un long fleuve tranquille…

Sans cette vie tumultueuse, vous n’auriez pas fait d’aussi jolis albums…

Vous avez sans doute raison, mais je ne m’en rends pas compte. Quand « Broken English » est sorti en 1979, j’avais l’impression que c’était ma dernière chance de faire un disque avant de mourir. Et j’ai survécu. Puis j’ai eu un cancer du sein. J’ai été opérée et très bien soignée. La maladie n’a rien changé à mon caractère. Dans ma vie, j’aurai fait tout ce que j’ai voulu, j’aimerais à présent apprendre à dessiner.

Quelle image de vous ont vos petits-enfants ?

Ils m’appellent Nana, comme j’appelais ma grand-mère. Oscar a 21 ans, No 16 ans et Lisa 2 ans. Ils ne viennent pas me voir très souvent, mais je vais à Londres. Je ne leur parle pas de ma carrière, mais ils savent qui je suis, notamment Oscar, l’aîné. Mes concerts sont pleins et les gens qui ne sont pas du métier ont le sentiment que je gagne beaucoup d’argent. Je vis dans un bel appartement, je ne manque de rien, mais je ne suis pas riche. François et moi investissons tout dans la musique.

Entre la jeune fille de 17 ans et la femme d’aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé ?

Je ne fume plus ! Après avoir tout essayé : les patchs, l’hypnose, l’acupuncture, je suis passée à la cigarette électronique ! J’aimerais arrêter de vapoter mais, quand je suis nerveuse, j’en ai besoin. Ma voix a changé, elle est plus claire, plus riche. Ma peau est plus nette, mes cheveux et mes ongles plus solides. J’ai fait le ménage dans ma vie. Sans remords, sans regrets, j’ai écarté les gens sans intérêt. J’ai une belle vie et je n’ai que 67 ans…

Give My Love to London, Naïve, 2014. En concert le 19/11 à Bozar.