Quand poireaux et salière se font acteurs

Témoin de cette évolution, Agnès Limbos fut la pionnière du théâtre d’objets en Belgique. Depuis plus de vingt ans, sa compagnie Gare Centrale accumule les spectacles insolites. Son atelier à Rhode-Saint-Genèse témoigne de cette vie à collectionner les objets pour leur redonner une nouvelle vie scénique. Dans ce grenier aux mille trésors, rien n’est trop kitsch ni trop saugrenu pour trouver sa place sur les étagères : on y croise des figurines, des maisons de poupées, toute une collection de vierges et de crucifix, des plumes et beaucoup de jouets. Sur le mur d’en face, le registre est plus nature : des pieds de vignes, du lierre séché, des animaux empaillés.

Inutile de dire qu’Agnès Limbos est la reine des brocantes. « Chaque spectacle part d’un objet, explique l’artiste. Ça se passe par flashs : je vois un objet qui m’interpelle et je vais voir dans mon dictionnaire des symboles. Pour mon dernier spectacle, Conversation avec un jeune homme, je suis partie d’un corbeau empaillé. Selon les régions, le corbeau peut faire référence à la mort ou être un signe de renouveau. »

« Dans le spectacle, que je joue avec mon fils danseur, j’aborde la vieillesse, la jeunesse, la métamorphose du corps. Pour Troubles, tout est parti d’une robe de mariée. Au final, le spectacle parle du couple. »

Quand elle n’est pas dans son atelier pour imaginer des spectacles, Agnès voyage régulièrement en France ou ailleurs pour donner des formations.

« Il y a un engouement incontestable de la part des jeunes artistes. Sans doute parce que c’est un théâtre qui demande peu de moyens : ça se passe souvent sur une table où l’on peut créer une tragédie sans avoir cinq acteurs. L’acteur manipulateur devient démiurge et organise son petit monde. C’est un art métaphorique, symbolique. Il ne s’agit pas d’agiter un objet, mais de trouver la poétique singulière dont l’objet est porteur. Contrairement à la marionnette qui est fabriquée pour le théâtre, l’objet n’est pas transformé, c’est un objet manufacturé reconnaissable par tous. L’objet prend un sens particulier justement parce qu’il est cliché, analyse celle qui convoque tout New York dans « Troubles » avec un petit taxi jaune, un peu de fumée de cigarette et Thelonious Monk joué à la trompette. Le théâtre d’objets s’apparente à l’art brut. L’objet, non travaillé, devient un personnage. »

Aujourd’hui, l’artiste s’éloigne de sa sacro-sainte table pour décloisonner son art. Elle travaille notamment avec Nicole Mossoux, introduisant la danse dans ses créations. Et surtout, elle transmet, inlassablement, sa passion.

Elle qui a accueilli de jeunes artistes dans ses « squattages poétiques » peut s’enorgueillir d’avoir réussi le passage de flambeau, formant une relève passionnante, dont Karine Birgé et Marie Delaye : leurs spectacles (« Madame Bovary », « Carmen ») font fureur.

Tous les spectacles et les dates sur www.garecentrale.be