Querelle glauque autour d’Anne Frank

Dans un an, son journal sera libre de droits. Mais le Fonds Anne Frank estime que ce n’est pas le cas en raison de multiples versions.

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L’Histoire a de ces raccourcis horribles : le 1er janvier 2016, deux des livres les plus « célèbres » pour la compréhension de la Deuxième Guerre mondiale tomberont dans le domaine public en raison de la règle européenne des 70 ans : les droits d’exploitation exclusifs d’une œuvre expirent au début de l’année qui suit le 70e anniversaire du décès de son auteur.

Ce sera donc vrai pour Mein Kampf, le livre d’Adolf Hitler dont les droits sont détenus par le Land de Bavière et dont on craint les publications qui pourraient en être faites. Ce sera théoriquement aussi le cas du Journal d’Anne Frank, longtemps le texte le plus emblématique de la Shoah auprès du grand public. Théoriquement car la fillette de 15 ans est décédée au camp de concentration (et non d’extermination) de Bergen-Belsen en février-mars 1945.

C’est précisément autour de cette date que s’est engagée une polémique finalement assez glauque basée sur le nombre de version existant de ce terrible document.

En 1945, Otto Frank rentre d’Auschwitz. Sa femme et ses filles ont été déportées. Miep Gies, qui les a cachées à Amsterdam, n’a pu sauver que le journal qu’a rédigé la petite Anne de juin 1942 à août 1944. Otto Frank le publie en 47 à Amsterdam sous le titre Het achterhuis (L’arrière-maison). Rapidement, le texte devient dans le monde entier un élement majeur de la mémoire.

Installé à Bâle, la Fondation Anne Frank (AFF) est l’héritière universelle d’Otto Frank, le père de la fillette. Aujourd’hui, c’est cette fondation qui donne les autorisations d’exploitation de l’œuvre et conteste la tombée du Journal d’Anne Frank dans le domaine public.

La raison ? Le nombre de versions existant du célèbre journal. Anne Frank en a elle-même écrit deux : son journal intime puis une version en vue d’une publication suite à un appel à témoignages lancé par le gouvernement néerlandais en exil en 1944. Le Journal qui est publié en 1947 est une synthèse de ces deux textes par essence inachevés. C’est Otto Frank qui assure ce travail d’édition. En réalité, la version connue du plus grand nombre est celle travaillée par le père. Ce n’est qu’en 1986 que seront publiés les textes originaux d’Anne Frank. L’écrivain allemande Mirjem Pressler publie enfin une dernière version en 1991. la Fondation s’appuie sur cette succession d’éditions pour claironner que le Journal d’Anne Frank est protégé jusqu’en 2051.

« Il y aura alors septante ans qu’aura disparu Otto Frank, décédé en 1980, explique l’avocat Alain Berenboom, spécialiste du droit d’auteur. Ce n’est pas très respectueux de la mémoire d’Anne Frank. La Fondation estime qu’Otto Frank, qui a censuré une partie de ce qu’a écrit sa fille et qui ne lui plaisait pas, est le co-auteur de cette œuvre et que donc c’est son décès qui sert de date-butoir. En réalité, qu’on le veuille ou non, les deux versions attribuées à la fillette tomberont bel et bien dans le domaine public pour ce qui concerne l’édition mais pas les droits moraux. On peut discuter éventuellement sur la version publiée en 1947. Mais alors, la Fondation Anne Frank devra démontrer que la part du travail d’Otto Frank dépasse un travail d’édition, ce qui est peu reluisant puisque cela équivaut à contester le statut d’Anne Frank ! »

Juste une affaire de gros sous ? Sans doute pas non plus. Car, depuis les années 50, le livre a été visé à plusieurs reprises par des négationnistes prétendant qu’il s’agissait d’une contrefaçon ou d’une invention pure. « C’est horrible à dire mais le droit d’auteur n’est pas prolongé parce qu’il y a des négationnistes ou parce qu’un livre est plus important qu’un autre, conclut Berenboom : après tout la Bible est dans le domaine public. »

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