La ville, une affaire d’hommes

Prenons un exemple tout à fait au hasard. Une journée ensoleillée, à midi, une femme d’une trentaine d’années – sans enfants ni chien ni mari, bref une femme seule – entreprend de sortir manger son sandwich sur un banc public. Le banc se trouve sur une esplanade, un lieu ouvert et bordé d’arbres, avec un bac à sable et un terrain de sport. Un endroit agréable et le seul espace à peu près vert dans ce quartier de la ville. Il est probable que cette jeune femme ait un peu hésité avant de s’y rendre. Peut-être a-t-elle rectifié la longueur de sa jupe. Sans doute est-elle aussi arrivée par un côté de l’esplanade plutôt que par un autre, là où les hommes qui stationnent ne peuvent la voir passer qu’en coup de vent. Si on l’a interpellée, elle a peut-être fait semblant de ne rien entendre (pour être tranquille) ou aura décidé de répondre, voire de polémiquer un peu (pour ne pas “ se laisser faire ”). Elle ne se sera pas installée près des autres femmes qui entourent le bac à sable (parce que ces places sont en plein soleil et qu’elle a envie de calme). Mais elle aura tout de même choisi son banc avec discernement, en quête d’un endroit qui lui permet de voir sans être vue. Peut-être aura-t-elle finalement réussi à finir son sandwich tranquillement (mais elle aura aussi dépensé beaucoup d’énergie pour ne pas se faire “ ennuyer ”).

Femmes stratèges

Yves Ribaud, chercheur au CNRS et spécialiste de la géographie du genre, connaît cette histoire par cœur : Les femmes ont une mémoire de la ville qui les amène à éviter certains trottoirs, certains endroits. Elles adoptent des comportements très précis : ne pas marcher trop vite (pour ne pas donner l’impression qu’elles ont peur) ni trop lentement (pour ne pas se faire aborder). Laure Jouteau, membre d’Osez le féminisme dresse le même constat : Les femmes déploient de nombreuses stratégies lorsqu’elles circulent dans l’espace public, a fortiori si c’est le soir : baisser les yeux, faire semblant de parler au téléphone, accélérer. Il y a toujours cette idée que c’est à elles de s’adapter aux circonstances. Irene Zeilinger, directrice de l’ASBL belge Garance dédiée à la prévention des violences, remarque de son côté que les femmes sont toujours dans l’espace public pour y faire quelque chose. Elles se donnent rarement rendez-vous pour y rester, explique-t-elle. Quand elles y stationnent, c’est pour surveiller les enfants ou parce qu’elles se sont croisées en revenant des courses.

Les femmes s’imposent donc de nombreuses contraintes, parfois à leur insu : ne pas sortir à n’importe quelle heure, dans n’importe quel endroit, ne pas sortir seule, ne pas “ traîner ”. Les recherches ont ainsi montré que dans la ville, la gent féminine était constamment en mouvement, allant d’un point à l’autre selon des trajectoires immuables, balisées par des “ murs invisibles ”. L’idée qu’elles doivent être “ prudentes ”, qu’elles sont responsables de leur propre sécurité, que l’espace public ne leur appartient que sous certaines conditions s’impose d’ailleurs dès le plus jeune âge.

Harcèlement de rue

Cette situation est bien sûr un problème pour les femmes, mais aussi pour les hommes : être perçu en permanence comme un gêneur ou un agresseur potentiel quand on croise le chemin d’une femme est plutôt vexant ! Regards insistants, murmures, “ compliments ” ou insultes : le harcèlement de rue, qui parasite le déplacement des femmes dans la ville, instaure un climat de méfiance désagréable pour tous. Auparavant accepté comme une “ norme ”, parfois assimilé à une approche de séduction ordinaire (alors qu’il consiste au contraire à s’imposer sans considération aucune pour un début de réciprocité), il est de plus en plus considéré comme une chose inacceptable. Il y a vraiment une prise de conscience aujourd’hui. Les femmes se rendent compte que de nombreux aspects de leur quotidien sont altérés par ce phénomène auquel elles ont été en quelque sorte conditionnées, confirme Quentin Daspremont, membre coordinateur de la section bruxelloise de Hollaback !, une association qui lutte contre le harcèlement de rue.

Ville et sentiment d’insécurité

On constate que les femmes anticipent le risque – de ne pas pouvoir être tranquilles, de ne pas pouvoir passer avec une poussette, etc. Non seulement cela entrave leurs droits, mais limite aussi leur participation citoyenne, privant la société de ce qu’elles pourraient apporter, explique Irene Zeilinger. Mais pour la directrice de Garance, le harcèlement de rue n’est pas ce qui contrevient le plus à la libre circulation des femmes dans l’espace public. Le harcèlement de rue se concentre sur les femmes jeunes, car ce sont elles qui fréquentent l’espace public à toute heure, sans être accompagnées. Mais le sentiment d’insécurité des femmes dans la ville est lié à des facteurs bien plus larges, explique-t-elle. Il ne se construit pas nécessairement sur une situation objectivement dangereuse. Simplement, le fait de ne pas se sentir bienvenue dans un espace parce que sa présence n’a pas été prévue peut entraîner un sentiment d’insécurité.

L’ASBL a d’ailleurs étudié cette problématique à travers des “ marches exploratoires ” menées par des groupes de femmes à travers Bruxelles. Il s’agit d’un outil d’analyse et d’un outil pour se réapproprier l’espace afin d’identifier ce qui pose problème aux femmes dans la ville et de proposer des solutions à destination des décideurs, architectes, urbanistes… Ces marches – initiées au Québec et qui existent désormais dans de nombreux pays – ont par exemple permis de montrer que la visibilité – l’éclairage public – et la transparence des espaces – “ voir qui arrive ” – étaient des critères déterminants dans le sentiment de sécurité (des femmes mais aussi des personnes âgées, des enfants, des personnes à mobilité réduite…). La propreté a aussi de l’influence sur la perception de l’espace public par les femmes et donc sur leur présence effective, pointe Irene Zelinger.

Urbanisme et égalité

Pour Yves Ribaud, la ville véhicule une mise en scène de la domination masculine. La ville est faite pour et par les hommes, commente-t-il. Regardez qui sont les grands architectes, les grands urbanistes, les personnes qui sont à la tête des transports : ce sont en grande majorité les hommes ! Les recherches en gender mainstream (approche qui vise à intégrer la problématique du genre dans les politique publiques) montrent que pour 1 € investi en faveur des femmes dans les équipements de loisirs, jusqu’à 3 € le sont pour les hommes. En termes de mètres carrés, les garçons “ consomment ” même jusqu’à neuf fois plus de surface urbaine que les filles ! Pensons ne fût-ce qu’aux stades de foot, illustre Yves Ribaud. Aujourd’hui, on investit beaucoup dans les skateparks, qui sont fréquentés presque exclusivement par des garçons. Face à cela, il y a deux solutions de remplacement. Ou bien on s’arrange pour donner la possibilité aux filles de faire aussi du skate, du rugby, du surf. Ou bien on valorise les activités qu’elles ont choisies. Car faire revenir les filles et les femmes dans la cité, c’est se donner une chance d’améliorer le confort de tous. Certaines villes – comme Montréal ou Vienne – ont déjà montré l’exemple : les femmes y circulent… et tout le monde s’y sent mieux : est-ce un hasard si ces capitales sont considérées comme parmi les plus agréables au monde ? La mixité dans l’espace public est importante pour le contrôle social et pour prévenir les problèmes. Un espace public plus agréable pour les femmes le sera pour tout le monde, conclut Irene Zeilinger.