Prix Rossel: un premier «pour se distraire»

En attendant le prix Rossel 2014, ce jeudi, coup de rétro sur le premier roman primé, en 1938.

Responsable des "Livres du Soir" Temps de lecture: 4 min

D epuis deux heures qu’il était en route, Bollèche n’avait encore rien trouvé, que des vesses-de-loup et un douanier endormi dans ses peaux de mouton à son poste de garde, mais dès qu’il eut dépassé la corne du Bois-du-Prince et débouché sur la tienne de Tchewètche, tout changea. Les champignons visibles de loin dans l’herbe pauvre avaient poussé tout en rond. Il en avait une famille au bout de son soulier. Frais, dodu, argenté de rosée, si nouveau-né qu’à son chapeau à peine entrouvert, tenaient encore des fibres floconneuses pareilles à des brins d’ouate. Il happa délicatement l’un d’eux d’un geste habituel. »

Ce sont les premières lignes de Bollèche, le roman de Marguerite Guyaux-Goffinon qui a remporté le premier prix Victor Rossel en décembre 1938. Un roman rural qui emporta la majorité du jury par quatre voix contre trois à Sébastien ou le Jeu magique et une à La malade dans la tour. Dont les auteurs sont quasi inconnus.

150 manuscrits anonymes en 1938

Le jury, alors, travaillait sur manuscrit – il en avait reçu 150 – et ignorait le nom des auteurs. C’est en ouvrant l’enveloppe scellée apposée au manuscrit, qu’il révéla l’identité de la gagnante, que personne ne connaissait dans le monde des lettres. D’après Le Soir du lundi 5 décembre 1938, il fallut d’ailleurs jouer les détectives pour retrouver Marguerite Guyaux-Goffinon : cette Belge avait émigré avec son mari à Compiègne, en France. Le repas de délibération du jury s’était tenu le samedi midi, mais la lauréate ne put gagner Bruxelles pour le repas de proclamation du samedi soir. Elle ne rejoignit les responsables du Soir et le jury que le dimanche matin. Ce qui ne l’empêcha pas d’être chaleureusement accueillie. Ni de déjeuner avec Lucien Fuss, rédacteur en chef du journal, et d’autres huiles du quotidien.

Mme Goffinon (Guyaux est le nom de son mari) avait été avertie par un télégramme, reçu le dimanche matin. Un pneu bientôt suivi par le journaliste du Soir à Paris A. de Gobart, accueilli, comme il le raconte, dans la spacieuse cuisine où ronronnait le poêle. Ce roman victorieux, c’est le seul qu’elle ait écrit. « Bollèche, c’est l’histoire romancée d’un maçon du pays d’Aubrives, près de Givet. J’ai écrit pour me distraire cette histoire vécue. Vous voyez que j’ai été bien inspirée de le faire », dit-elle au journaliste. L’auteure avait commencé à écrire son roman en mai 1938, juste après l’annonce du prix : « J’ai dû me hâter de le finir en août pour l’envoyer au Soir juste à temps. »

« Un conte délicieux, un récit plein de charme »

Un roman ? L’écrivain Franz Hellens, membre du jury, qui préférait, lui, Sébastien ou le Jeu magique et qui, de toute façon, avouait son « peu de foi dans la vertu des prix littéraires » tout en reconnaissant que « l’expérience d’un prix non officiel de cette importance (10.000 F de l’époque) vaut la peine d’être tentée », estimait que Bollèche était plutôt « un conte délicieux, un récit plein de charme, une longue anecdote contée avec infiniment de goût, avec une fraîcheur de sentiment et une connaissance de la nature peu ordinaires ». Difficile de se faire une opinion aujourd’hui : Le Soir a publié Bollèche en feuilleton, et je crois qu’on ne peut plus le lire que là, dans les éditions de décembre 1938 du Soir. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs mention d’une édition en livre de ce roman.

La lauréate de 1939 fut Madeline Ley avec Le grand feu. Actes Sud a réédité ce roman. En 1946, ce fut (enfin) un écrivain, Max Defleur, dont on peut encore trouver Le Ranchaud en bouquinerie, et dont des Contes et légendes de Wallonie sont toujours disponibles. Puis ce fut Maurice Carême en 1947 et des tas d’autres grands écrivains belges qui honorent le palmarès du prix Rossel qui, s’il s’est parfois trompé, ne l’a pas fait souvent.

Qu’on en juge : Paul-Aloïse De Bock, Jacqueline Harpmann, Pierre Mertens, Vera Feyder, Jacques Crickillon, Gaston Compère, Guy Vaes, Jean-Claude Pirotte, Franz puis François Weyergans, Philippe Blasband, Jean-Claude Bologne, Henry Bauchau, Jean-Philippe Toussaint, Patrick Roegiers, François Emmanuel, Caroline Lamarche, Guy Goffette, Bernard Quiriny, Caroline De Mulder, Geneviève Damas…

En 2013, c’est Alain Berenboom et son M. Optimiste qui remportèrent la palme Rossel. Qui cette année ? Proclamation ce jeudi 4 décembre en début de soirée. On saura alors qui sera le vainqueur du 71e prix Victor Rossel.

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