Une Saint-Nicolas loin des stéréotypes sexistes

«  Martine princesse de rêve », « Martine fait la cuisine », « Martine petite maman »… vous connaissez la suite. Derrière les dessins résolument charmants, ces histoires bien de chez nous publiées chez Casterman dès les années 50 résistent mal à la relecture d’un adulte un tantinet progressiste. Pour autant, il ne faudrait pas croire que la vision rétrograde du rôle des filles dans la société soit l’apanage de la littérature vintage : la production éditoriale actuelle continue au contraire à véhiculer de nombreux stéréotypes sexistes, même si la manière est parfois plus subtile…

Le « sexe fort » domine encore la littérature jeunesse

Les stéréotypes les plus flagrants dénoncés dans les années 70 se sont estompés : les mères en tablier et les pères dans leur fauteuil ne sont plus récurrents – bien qu’on puisse en trouver !, commente ainsi Sylvie Cromer, sociologue à l’Université de Lille 2 et spécialiste de la question du genre dans la littérature jeunesse. Des études portant sur de vastes corpus montrent cependant que, dans la littérature et la presse jeunesse, tout comme dans les manuels scolaires, le masculin et le féminin ne sont toujours pas sur un pied d’égalité et qu’en fin de compte, c’est bel et bien le personnage de sexe masculin qui incarne l’universel. Dans les images, ne faut-il pas d’ailleurs ajouter un attribut spécifique au personnage pour en « faire » un féminin : un bijou, un nœud sur la tête, une coiffure, une jupe ?, poursuit la chercheuse.

Les personnages de sexe masculin continuent ainsi à dominer numériquement la littérature pour enfants. C’est aussi vrai pour tous les personnages « animalisés », où l’on a généralement affaire a priori à un mâle. Les personnages masculins sont aussi ceux qui endossent le rôle du héros, alors que les personnages secondaires sont plus souvent incarnés par des filles.

Les études montrent par ailleurs que les caractères masculins sont plus diversifiés du point de vue de leur métier, de leurs actions et de leurs relations avec les autres personnages. Enfin, si les personnages masculins occupent la sphère publique, c’est peu le cas des personnages féminins, généralement mis en scène dans la seule sphère privée. Quant aux images de la famille, elles restent globalement traditionnelles, poursuit Sylvie Cromer. Le modèle de « faire famille » proposé reste quasi monolithique avec un couple hétérosexuel au sein duquel le père voit sa place magnifiée et qui couve de toute son attention le fils unique, privilégié comme le futur adulte au cœur de la société de demain.

Des exceptions littéraires

C’est parce qu’elle souffrait d’une irritation quotidienne face à cet état de fait que Laurence Faron, éditrice et mère de famille, a lancé il y a une dizaine d’années la maison d’édition Talents Hauts, qui met un point d’honneur à faire la chasse aux stéréotypes sexistes. Talents Hauts s’est notamment fait connaître avec les « contes d’un autre genre » signés par l’auteur Gaël Aymon. Les contes traditionnels qui ont été retranscrits aux XVIIe et XVIIIe siècles sont empreints de l’idéologie du moment qui n’était pas particulièrement égalitaire…, explique Laurence Faron. Il y a donc peu de contes récupérables tels quels, y compris dans les traditions asiatiques ou africaines : ce sont des littératures traditionnelles qui reflètent des sociétés traditionnelles.

Or, si l’essence du conte est d’être revisité au fil du temps, Disney a contribué à figer nombre d’entre eux dans certains invariants : c’est pourquoi on continue de trouver en masse de jolies filles passives qui attendent qu’un prince les sauve… Dans le catalogue de Talents Hauts, on rencontre au contraire des princesses capables de prendre leur destin en main grâce au pouvoir magique de leur cerveau, ce don des fées.

Si d’autres maisons d’édition, comme Actes Sud junior ou Sarbacane (qui a notamment collaboré avec Amnesty International contre le sexisme), sont sensibilisées à cette question du genre, les recherches montrent néanmoins que la plupart des « gros » éditeurs continuent de publier des livres jeunesse perclus de stéréotypes.

Il n’est pas question d’utiliser la littérature de jeunesse à des fins de « propagande ». Mais accepterions-nous de laisser lire des livres empreints de stéréotypes racistes, de messages de haine ?, réagit la sociologue Sylvie Cromer. Un discours qui passe mal auprès de certains éditeurs, retranchés derrière la priorité absolue du critère littéraire.

Nous n’avons pas ce genre de débat avec nos auteurs, explique ainsi Cécile Terouanne, directrice de Hachette Romans/Livres de poche Jeunesse. Ils ont leur univers et s’adressent au lecteur avec un grand L. Inévitablement, il y a des textes qui seront plus orientés pour un public féminin à cause de la dimension sentimentale. Notre collection Bloom, qui a notamment publié la série à succès « Journal d’une princesse », s’adresse en effet à un lectorat de filles. Mais les 80 % restant du catalogue, publiés sous la marque Hachette Romans, s’adressent à un public mixte, poursuit l’éditrice. À propos des célèbres collections de la Bibliothèque rose et de la Bibliothèque verte publiées par Hachette, Cécile Terouanne évoque encore un faux procès : Il n’y a pas une collection pour les filles et une autre pour les garçons. Le rose désigne simplement les livres avec de l’humour et le vert ceux avec de l’action et l’aventure, poursuit-elle. Ce n’est pas parce qu’on met du rose sur une couverture qu’on est forcément réactionnaire…

Rose et paillettes : le marketing qui abîme

Et pourtant, ce sont bien ces codes couleur qui président aujourd’hui à la segmentation sexuée du marché du livre. Ces dernières années, on a ainsi vu fleurir nombre de « dicos » et autres « encyclopédies des filles » aux couvertures saturées de rose, de mauve et de papillons irisés.

Édité par Fleurus, « Le dico des filles 2014 », destiné aux 12-16 ans, a suscité un véritable tollé l’année dernière en raison de ses propos ouvertement réactionnaires. On pouvait ainsi y lire que les femmes auraient un don pour l’analyse, les hommes une capacité de synthèse, que l’avortement est un acte grave qui pose des questions sur la valeur que l’on donne à la vie humaine et que les homosexuels ont du mal à se projeter dans l’avenir. De quoi avaler ses paillettes de travers.

On constate aujourd’hui qu’il y a une évolution sur la question des stéréotypes sexistes, mais cela ne représente rien par rapport à l’océan de publications et des ventes qui se font essentiellement en supermarché ou sur Amazon, analyse Laurence Faron. Ce qui fait que l’acheteur ou l’enfant lui-même est livré comme une proie consentante ou non au marketing : à ce qui est le plus racoleur, le plus mainstream, à ce qui ressemble le plus à ce qu’on voit à la télé… Nous essayons au contraire de montrer par nos couvertures que, même s’il s’agit d’une histoire mettant en scène des filles, cela peut concerner les garçons. On n’est pas obligé d’être dans l’identification stricte pour lire une histoire et cela doit se sentir dans l’objet, estime encore la directrice de Talents Hauts. Il faut que les garçons lisent des livres dans lesquels les filles sont les héroïnes. C’est comme ça que les malentendus entre sexes seront moins fréquents et moins graves.

Longtemps relégué à la marge, le marché de la littérature jeunesse est en effet devenu pléthorique. Face à un marketing agressif et très « genré », les libraires et bibliothécaires sont donc plus que jamais des alliés de taille lorsqu’il s’agit de poser des choix éclairés.

Bibliothèques en tous genres

Des initiatives commencent d’ailleurs à émerger ici et là. Il y a deux ans, la bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode a par exemple mis sur pied le projet de « la bibliothèque en tous genres ». Nous avons sélectionné une série d’ouvrages pour la jeunesse qui portent une attention particulière à cette question. Ils sont marqués d’une pastille blanche, mais sont disséminés dans les rayons de la bibliothèque pour éviter la stigmatisation et qu’on puisse précisément tomber dessus par hasard, explique Rony Demaesenee, bibliothécaire adjoint. Au total, c’est quelque 680 livres gender friendly – ouvrages de fiction mais aussi réflexions plus théoriques – que propose aujourd’hui la bibliothèque bruxelloise.

Dans le même ordre d’idée, l’exposition itinérante « Rose ou bleu, seulement si je veux », conçue par l’ASBL Lattitude junior à destination des 3-8 ans a circulé récemment dans de nombreuses écoles et bibliothèques pour montrer comment la littérature jeunesse aborde la question des filles et des garçons. L’expo animée « Des Elles, des Ils » qu’on a pu voir dans les Point culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles encourageait quant à elle les 3-6 ans à choisir des activités en fonction de leurs goûts et non d’une norme imposée.

Pour Michel Van Langendonckt, président de l’ASBL Ludo, enseignant à la haute école de Bruxelles Paul-Henri Spaak et spécialiste de l’éthique et de la socioanthropologie du jouet, l’essentiel reste de proposer à l’enfant un accompagnement correct dans la lecture. Moment de plaisir partagé, la lecture est en effet une occasion d’échanger au sujet de certaines normes ou injonctions, qu’elles soient reflétées ou non par le livre. L’enjeu est à mon sens dans la conscientisation de l’adulte, explique-t-il. Car peut-être davantage encore que le jeu, les lectures nous modèlent.

Les enfants s’imprègnent de ces représentations d’autant qu’ils manipulent nombre de fois les albums et, qu’à leur demande, les adultes leur lisent nombre de fois les mêmes livres ! De plus, la lecture du soir au coucher correspond à un contexte affectif particulier qui favorise l’imprégnation et le souvenir, analyse Sylvie Cromer. Les images seules, d’ailleurs, resteront gravées longtemps. Une enquête menée auprès d’enfants montre que les messages sociaux sont identifiés notamment par les images, explique encore la sociologue. Ainsi d’un ours dans un fauteuil : C’est le père. Il me fait penser à un père parce qu’un… père, ça s’assoit comme ça pendant que la mère fait la cuisine ou… et lui, il se repose. C’est l’ours qui me fait penser ça, avec le fauteuil, explique un enfant dans cette étude.

La bonne nouvelle de Noël, c’est que parents et enfants commencent à penser que cet ours est un ringard. Beaucoup moins cool, in fine, que la princesse qui capture le dragon.