Rodriguez: «En 4 ans en Chine, tu prends 15 ans d’expérience»

A une vingtaine de kilomètres du centre poussiéreux de Pékin, l’académie « Potter’s Wheel » semble sortir de nulle part dans un quartier en pleine reconstruction, ou démolition, c’est selon. Des courts de tennis et une… piscine extérieure, une bulle avec des terrains en dur, une salle de fitness et des vestiaires, une cafétéria, des bureaux et des chambres : bref, un centre de tennis comme il y en a beaucoup. Sauf qu’une grande fresque extérieure avec Carlos, Justine (NDLR : elle faisait partie du projet au départ) et des inscriptions en chinois, rappelle que vous n’êtes pas n’importe où.

Si ce n’est que le tout aurait besoin d’un grand coup de fraîcheur. En mars prochain, cela fera déjà 4 ans que Carlos s’est lancé dans l’aventure chinoise. « Tout était nickel à l’époque, mais c’est vrai que maintenant, on court derrière un nouvel investissement », ne peut cacher le Belgo-Argentin. On ne le sait pas encore, mais ce constat est un vrai révélateur du défi quotidien chinois. Avec son accent toujours savoureux (il ne s’est pas « enchinoisé »), Carlos nous explique dans quelle aventure il s’est lancé. « En 4 ans ici, tu prends d’office 15 ans d’expérience et c’est ce qui est fabuleux. Chaque jour est un défi, c’est ce que j’aime. Si tu penses avoir tout compris ici, même après 10 ans, tu te trompes  ! »

Et Carlos ne parle évidemment pas que de la langue ou de l’écriture. « Après deux mois de cours du soir, j’ai abandonné. Il m’arrive de commander du thé et de recevoir du vin… C’est vraiment trop compliqué. Je connais une trentaine de mots, des formules de politesse, mais surtout des mots pour me véhiculer car ici l’anglais ne te mène nulle part… Heureusement, j’ai quelques assistants qui traduisent. »

C’est toute une façon de concevoir les choses, la vie, le travail, les relations qu’il faut saisir. « Ce qui m’épate le plus en Chine, c’est leur énorme capacité d’adaptation. Aucun autre pays au monde ne peut rivaliser. Tout est possible ici, mais ne demande jamais quand, ni comment. Car s’ils s’adaptent, ils ne prévoient jamais rien et c’est ce qui est le plus étonnant pour nous, les Européens. C’est rare de voir un Chinois avec un agenda car il règle tout, au jour le jour, avec son smartphone. C’est ça, leur force d’adaptation, mais l’inconvénient, c’est que tout est informel. Il y a beaucoup d’imprévus et ça ressemble parfois à du bricolage. Ok, pour nous, ce n’est pas facile. Si tu veux dire à un Chinois comment il doit faire, tu rentres chez toi… Mais qui sommes-nous pour juger la deuxième puissance mondiale ? Qui a tort, qui a raison ? Celui qui agit ou celui qui prévoit ? On apprend beaucoup de ces interrogations. »

Et Carlos s’est donc aussi beaucoup adapté. « On se rend finalement compte qu’on n’est pas si mal en Belgique. On vit bien en Chine, mais chez toi, c’est chez toi… Ici, si tu ne prends pas sur toi au début, tu peux rentrer à la maison. Il faut de la bonne humeur, du recul et une certaine dérision pour accepter que tout ne se passe pas comme tu l’imaginais. C’est à la fois chouette et décoiffant. La chose la plus folle que j’ai vue ici, c’est un camion faire demi-tour sur une quatre bandes ! Ou, j’ai aussi mangé du poisson qu’on venait de plonger vivant dans l’eau chaude. Plus frais que ça… Rien n’est impossible en Chine… »

Mais il y a aussi certaines limites, et là on en revient à cette académie qui n’évolue pas assez au goût d’un Carlos qui est pourtant encore sous contrat jusque fin 2016, avec Madame Ding-Ding (ça ne s’invente pas), la propriétaire de l’académie, ancienne chanteuse chinoise. « Je comprends leur façon de penser, mais là, avec l’académie, j’en suis arrivé à un point de déséquilibre où je ne vois plus clair dans le projet et son futur. On a réussi, mais il faut aller plus loin maintenant, réinvestir. Je peux faire des concessions, mais jusqu’à un certain point. Et là, je me pose beaucoup de questions. 2015, c’est certain, sera une année charnière. Il faut que je sache où on va, sinon, je remets en doute la suite du projet… »

A bientôt 52 ans et après, aussi, une incroyable expérience qu’il ne faudrait pas oublier aux côtés de Li Na, retraitée cette année alors qu’elle était encore nº2 mondiale, Carlos se voit-il repartir sur le circuit ? « Tant que je serai en Chine, je ne voyagerai plus avec une joueuse. C’est ce que j’ai expliqué à Daniela Hantuchova (lire par ailleurs). »

De quoi remettre tout en cause ? « Non, si c’était à refaire, je le referais sans hésiter ! Car ce fut aussi une incroyable expérience humaine pour ma famille (NDLR : Manu a 16 ans et Mateo 11) et moi. On forme un binôme exceptionnel avec Elke, mon épouse. Sans elle, sa force et son soutien, je ne serais personne ! C’est l’être unique qui peut taper sur la table et avec qui je ferme ma gueule (sic). Avec tous les autres, je vais ruminer et argumenter… La Chine, quelque part, c’était une folie, mais on savait aussi où on mettait les pieds, et la confiance mutuelle nous a fait passer les moments plus difficiles. Car indépendamment du tennis, c’est aussi une vraie expérience de vie. On s’est tous serré les coudes, on a tous grandi et je dirais même qu’on est devenu une famille encore plus soudée. Pour s’épanouir, les Rodriguez ont besoin de bouger ! »

Une conclusion « à la Carlos ». A bientôt donc. Pour une autre aventure…

Hantuchova « Carlos ? Le meilleur coach du tennis féminin »

A l’académie « Potter’s Wheel » de Pékin, nous avons croisé Daniela Hantuchova, répétant ses gammes aux côtés d’un Carlos Rodriguez omniprésent.

A 31 ans, Daniela Hantuchova veut relancer sa carrière grâce Carlos Rodriguez.

A 31 ans, la grande Slovaque qui n’est désormais plus que la 63e joueuse mondiale (elle était top 5 à 20 ans !) a décidé de redonner un coup de boost à sa carrière. Attention, Carlos assure la préparation de sa saison 2015 (il ira même 10 jours en décembre à Dubaï avec elle), mais il ne voyagera pas à ses côtés en tournois.

« C’est ainsi, mais j’estime que c’est déjà une énorme chance de pouvoir m’entraîner avec Carlos. Je le connais depuis l’époque de Justine, j’avais 13-14 ans. J’ai toujours voulu qu’il soit mon coach, j’ai essayé une fois quand j’avais 25 ans, mais je n’étais pas prête. A un certain âge, on pense qu’on sait tout mieux que personne : c’était une belle erreur. Je me dis que j’ai été stupide, mais cela fait aussi partie des cycles de la vie. Il faut parfois attendre que le réservoir se vide pour le remplir de nouveau… »

C’est la première fois qu’on entend parler la miss slovaque avec autant d’humilité. Et il en faut pour quasi reprendre des gammes et des leçons de tennis quand on a tout de même travaillé avec les stars du coaching à travers le monde (Bollettieri, Sears, Salomon, Lundgren, Sanchez, etc.) « Oui, des grands noms, j’en ai côtoyé, mais Carlos est loin devant ! Je n’ai pas peur de dire que c’est le meilleur coach du tennis féminin. Et ce n’est pas qu’une question de tennis, c’est aussi une philosophie de vie. Carlos a le don, en quelques mots, de remettre tout en perspective. J’ai parfois l’impression de tout redécouvrir à ses côtés, même le tennis ! C’est une grande source d’inspiration pour moi et un privilège de pouvoir travailler avec lui. Son approche du tennis est unique. Je connais nombre de coachs à l’ego prononcé qui, depuis 20 ans, font toujours la même chose. Carlos se remet en question en permanence. Il est conforme à ce que je pensais de lui, et même mieux. »

C’est une nouvelle Hantuchova qu’on découvre devant nous, même si sa manière de marcher, toujours comme si elle était en plein défilé de mode, n’a, elle, pas changé… « C’est une sorte de renaissance pour moi. A 31 ans, d’accord, mais Serena et Li Na ont démontré que le tennis ce n’est pas qu’une question d’âge… Je rêve toujours de gagner un Grand Chelem, sinon, je ne serais pas là. Mais je ne dois pas penser à ça. Le but, c’est d’aller dormir chaque soir en sachant que j’ai donné le meilleur de moi-même. Le reste suivra… »

La « Carlos attitude », en quelque sorte.