Bataille des Ardennes:«La Wehrmacht n’avait pas la moindre chance», selon Rick Atkinson

Ce fut le dernier choc de titans de la Seconde Guerre mondiale sur le front de l’Ouest. Une bataille décisive livrée dans des conditions climatiques dantesques, au cœur de la forêt ardennaise, qui avait déjà vu passer les panzers en mai 1940. Quatre ans plus tard, l’armée américaine bousculée, parvenue au point de rupture, sut colmater les brèches in extremis et contenir l’envahisseur. Scellant au passage le sort de l’Allemagne nazie, désormais acculée sur les deux fronts, exposée aux coups de boutoir du rouleau compresseur russe et de la formidable machine de guerre américaine.

Rick Atkinson, historien américain de 62 ans, livre sa vision de ce combat implacable, indécis, resté légendaire outre-Atlantique. A un détail près, selon lui: la Wehrmacht n’avait pas la moindre chance de s’imposer.

Pourquoi la bataille des Ardennes porte-t-elle un nom différent outre-Atlantique, où on évoque de préférence la «bataille du saillant (Battle of the Bulge)»?

Je ne sais pas exactement pourquoi elle a été baptisée ainsi, hormis le fait que, sur les cartes militaires, le «saillant» allemand dans les Ardennes paraissait une évidence. Cela étant dit, ces doubles appellations sont légion dans l’histoire américaine: à propos de la guerre de Sécession, selon le côté où l’on se trouve, nordiste ou sudiste, il est fait état d’Antietam ou de Sharpsburg, de Bull Run ou de Manassas, de Pittsburg Landing ou de Shiloh.

L’ordre du jour pour les Allemands, lorsque débute l’opération «Herbstnebel (brouillard d’automne)» le 16décembre, est tout ce qu’il y a de plus clair: «Es geht um das Ganze». Le tout pour le tout: l’état-major jette toutes ses forces dans la bataille pour une ultime tentative de renverser le sort des armes et contraindre les alliés occidentaux à négocier une paix séparée. Peut-on déceler ici la particularité de la bataille, l’âpreté des combats à venir qui découle de ce jusqu’au-boutisme initial?

Les Ardennes constituent indéniablement la plus massive bataille de l’histoire militaire américaine, en termes de moyens et d’effectifs engagés (600.000 hommes), et certainement l’une des plus importantes jamais livrées en Europe. Un dixième de toutes les pertes militaires américaines durant la Seconde Guerre mondiale ont été enregistrées dans les Ardennes: près de 11.000 morts, sans oublier 23.000 prisonniers de guerre et portés disparus.

Les Allemands, eux, auraient compté 110.000 victimes, dont plus de 12.000 morts et près de 60.000 prisonniers et disparus. La magnitude et la férocité des combats donnent assurément un ton brutal aux événements de cette fin d’année 1944.

Le massacre d’une unité d’artillerie américaine à Malmedy, le 17 décembre 1944, par le Kampfgruppe SS de Joachim Peiper, indique-t-il un tournant dans les combats, lorsque les deux camps décident de ne plus faire de quartier?

Non. L’exécution de prisonniers constitue l’exception plus que la règle dans les Ardennes. Certes, il y a eu des massacres de civils belges, sans oublier ceux d’Américains qui s’étaient rendus (comme à Malmedy ou Wereth), et tout cela fut suffisamment horrible. Il y a eu en retour d’autres massacres (comme à Chenogne le 1er janvier 1945), principalement de Waffen SS faits prisonniers. Mais il ne faut pas oublier que des milliers d’hommes ont été faits prisonniers des deux côtés, sans que soient violées les conventions de Genève.

La «Blitzkrieg» dont rêvait Hitler, comme en 1940, était-elle une vue de l’esprit, un «rêve fiévreux», comme vous le dites dans votre livre?

Oui, elle le fut, littéralement, puisque toute cette offensive est sortie de son cerveau malade durant l’automne 1944, tandis qu’il était en convalescence et laissait son esprit désœuvré vagabonder. Il a échafaudé un plan stratégique à partir d’un pur fantasme. Il espérait pouvoir imposer une paix séparée à Londres et Washington. C’était une pure divagation de l’esprit.

Divaguons aussi un instant: que se serait-il passé si les blindés allemands avaient atteint la Meuse, et si Anvers avait été capturée?

La Meuse n’était qu’à quelques kilomètres, vraiment. L’atteindre aurait été vraiment faisable. Mais Anvers était hors de portée. Surtout si l’on pense que le 21egroupe d’armées de Montgomery ne s’est quasiment pas impliqué dans la bataille, et que le séparer de la 12e armée américaine était peu probable.

Si les Allemands, par un heureux concours de circonstances, étaient parvenus à s’emparer d’Anvers, les lignes de ravitaillement alliées auraient été singulièrement réduites. Carburant, munitions, vivres et fournitures médicales seraient devenues monnaie rare et les vieilles voies logistiques à travers les ports de la Manche, plus longues, auraient été remises en service, ainsi que des ponts aériens massifs.

Enfin, forcer Churchill et Roosevelt à solliciter une paix séparée, comme en rêvait Hitler pour jeter librement toutes ses forces contre Staline, ne risquait pas de se produire, quelle que soit la quantité de carburant dont les Allemands auraient pu s’emparer.

Le front de l’Ouest enfoncé, les alliés sur le reculoir n’auraient-ils pas eu comme unique solution d’attendre des renforts durant l’année 1945 avant de pouvoir reprendre l’offensive?

Il n’y avait pas de renfort, et il n’y en aurait pas eu. Les Anglais n’avaient plus aucune réserve existante. Les dernières divisions américaines disponibles étaient déjà soit en Europe, soit en partance pour l’Europe. En 1944, 11.000 Américains étaient enrôlés quotidiennement dans l’armée et la marine, soit 4millions par an. En 1945, à moins que vous ne réquisitionniez la classe d’âge 16-17 ans comme le firent les Allemands dos au mur, la population mâle américaine en âge de combattre était virtuellement épuisée. N’oubliez pas qu’au moment de la bataille des Ardennes, un tiers de l’USArmy, l’intégralité des six divisions existantes de Marines et l’essentiel de la marine étaient engagés dans le Pacifique, sans oublier la 5e armée en Italie.

Le front anti-dépressionnaire qui, au septième jour de l’offensive, le 23 décembre 1944, balaie les nuages et rétablit un ciel d’azur au-dessus des Ardennes, autorisant la reprise des sorties aériennes, a-t-il sauvé Bastogne encerclée?

Probablement pas. Le sort des armes avait déjà tourné, avec l’entrée en action de la 3e armée de Patton, mobilisée après la réunion d’Eisenhower et Patton à Verdun le 19 décembre. D’autres renforts conséquents étaient disponibles, dans le Nord avec le 21e groupe d’armées de Montgomery et dans le Sud avec le 6e groupe d’armées franco-américain, même si ces derniers étaient plutôt occupés à repousser l’opération «Nordwind», l’offensive déclenchée par les Allemands en Alsace, autour de Strasbourg.

Assiégée du 20 au 27 décembre 1944, Bastogne a-t-elle été sauvée par la capacité de résilience proverbiale des GIs?

La résilience et la détermination sont toujours des valeurs prisées au combat. Les batailles sont gagnées par les audacieux, pas par les timorés. Mais cela aide aussi lorsque l’ennemi se lance dans une entreprise hasardeuse qui a peu de chances de réussir!

Quels sont les facteurs mentionnés par le chef d’état-major du général allemand von Rundstedt, le général Siegfried Westphal (1902-1982), pour expliquer l’échec de l’offensive dans les Ardennes?

Lors d’une interview en 1954, Westphal en a recensé sept, parmi lesquels les retards enregistrés devant la résistance opiniâtre des Américains à Saint-Vith (prise le 21 décembre alors que le plan de Herbstnebel prévoyait sa chute dès le 17), le manque cruel de carburant disponible pour les panzers et, bien sûr, l’échec devant Bastogne.

Il n’évoque donc pas directement la combativité des GIs dans le saillant ardennais?

Attention: la plupart des GIs ont certes courageusement accompli leur devoir, beaucoup se sont battus héroïquement, mais d’autres se sont très mal battus. Les deux tiers d’une division se sont rendus (la 106e d’infanterie, composée de recrues inexpérimentées et fraîchement déployée, acculée sur le massif du Schnee Eifel). D’autres unités ont carrément jeté leurs armes et pris leurs jambes à leur cou.

Revenons, si vous le voulez bien, à la place légendaire occupée par Bastogne et les Ardennes dans l’historiographie américaine. Est-ce aussi parce qu’elle s’accommode d’un scénario si épique, et quasi hollywoodien?

Oui, c’est vrai, il y a les contrées enneigées, un brouillard épais, l’obscurité angoissante, des cuisiniers obligés de se battre avec un bazooka, des assaillants fanatiques, des parachutistes infiltrés derrière les lignes, des imposteurs parfaitement bilingues, des rumeurs de tentative d’assassinat contre Eisenhower à Versailles, des généraux prostrés dans la déroute, des pertes humaines effroyables des deux côtés… Ajoutez à tout cela l’armée allemande que l’on pensait finie, revenant d’entre les morts pour livrer un combat dantesque. Cela fait penser à ces films d’horreur, où tout le monde pense que le monstre hideux est mort et bien mort, et soudain…

Des vétérans continuent de se rendre sur le champ de bataille en Belgique et au Luxembourg, tout comme la Normandie. Dans leur sillage, beaucoup de touristes américains font de même. Que cherchent tous ces gens en se rendant sur ces lieux de mémoire?

Dans la mesure où presque tous les vétérans sont désormais nonagénaires, et que seulement un million des 16millions d’Américains ayant porté l’uniforme durant la guerre sont encore vivants, de moins en moins d’entre eux vont être en mesure de retourner en Belgique et au Luxembourg. Mais leurs enfants et leurs petits-enfants continueront à venir durant les prochaines décennies pour essayer de comprendre ce que ces hommes ont vécu. Mais attention: là aussi, derrière les célébrations, il importe de ne pas romancer exagérément cette bataille, comme toutes les guerres d’ailleurs. Elle fut une sale, une horrible affaire, sanglante, durant laquelle des dizaines de milliers d’hommes ont souffert au-delà de l’entendement.

In fine, les Allemands ont-ils sous-estimé la capacité de résistance des unités américaines, qui leur causèrent des retards dramatiques dans le plan d’exécution de Herbstnebel?

C’est surtout la puissance de feu américaine, sur terre comme dans les airs, qui s’est avérée insurmontable pour les Allemands. C’est elle qui, le 15 janvier 1945, dans un accès de découragement, fait dire à Hitler que «la guerre est perdue, devant une telle puissance supérieure».

Le Premier ministre britannique Winston Churchill a qualifié la bataille des Ardennes de «plus vaste déploiement de forces de l’Histoire» et loué la «plus grande bataille américaine de la guerre». Il exprimait par là son admiration sincère devant la preuve faite par l’armée américaine de sa capacité à mener simultanément quatre batailles de front: dans les Ardennes, en Alsace, en Italie et dans le Pacifique.

Où les conséquences de la bataille des Ardennes se sont-elles fait principalement sentir?

Sur le front de l’Est, sans hésiter. Le transfert de matériel et de carburant par la Wehrmacht sur le front de l’Ouest aux dépens du front de l’Est a constitué du pain bénit pour l’armée rouge. 180 divisions soviétiques et 9.000 avions attaquent le 12 janvier 1945 au nord des Carpates et progressent bientôt de Budapest à la Baltique. Une fois l’offensive des Ardennes définitivement avortée à la mi-janvier, la Wehrmacht était réellement devenue cette coquille vide que les services de renseignements anglais et américains croyaient deviner (erronément) un mois et demi plus tôt, début décembre. Cependant, la guerre resta brutale jusqu’au dernier jour. Plus de 10.000 soldats américains furent encore tués en action en Allemagne lors du seul mois d’avril 1945, le dernier mois de guerre sur le théâtre d’opérations européen. Soit presque autant de morts qu’en juin 1944, le mois du débarquement en Normandie.

Pourquoi Eisenhower fut-il incapable d’exploiter l’échec patent de l’opération Herbstnebel? Parce que Montgomery refusa de prendre le risque d’un mouvement en tenaille de tout le saillant allemand et laissa ainsi filer l’essentiel des forces allemandes quasi encerclées, comme à Falaise en août 1944? Patton, lui, flairant l’odeur du sang, aurait-il pu l’accomplir s’il n’avait pas été barré par Montgomery et Bradley, bien plus prudents?

Montgomery parvint à convaincre Eisenhower de refermer le saillant allemand dans un mouvement d’encerclement, les deux pinces devant se rejoindre à hauteur d’Houffalize. Ce faisant, il laissa s’échapper presque toutes les forces allemandes de Herbstnebel battant en retraite. Sommé d’obéir à ce plan exagérément prudent validé par Eisenhower, Patton était en colère. Mais il eut en réalité déjà largement assez de problèmes à gérer en s’efforçant de refermer le saillant à Houffalize. Son rêve de profiter de la retraite allemande pour bousculer la Wehrmacht et pousser jusqu’à Berlin était donc irréaliste. Cependant, si la guerre ne s’est pas achevée plus tôt, c’est tout simplement parce que les «salopards» n’ont pas voulu se rendre avant. Et puis n’oubliez pas: il restait encore 700 kilomètres entre Bastogne et Berlin…

« Bastogne n’est pas un nouvel Alamo »

Que représente Bastogne aux yeux des Américains? Un nouvel Alamo?

Non, on ne peut pas comparer ces deux événements. Alamo fut une calamité. Toute la garnison américaine fut massacrée jusqu’au dernier. Le drame de Bastogne, avec la défense courageuse de la 101e division aéroportée et de la 10e division blindée, continue cependant de captiver l’imagination de mes compatriotes.

Comment expliquer que ce fait d’armes, survenu dans un coin perdu des Ardennes belges, occupe une place si célèbre dans l’Histoire?

En termes d’amplitude, il n’a pas d’égal, là aussi du fait des moyens et des effectifs impliqués, entre les 16.000 hommes de la garnison, l’armée de Patton lancée à leur rescousse, et les moyens aériens déployés pour les approvisionner. En termes stratégiques, selon qu’une guerre se gagne ou se perd sur ce genre de moment décisif, Bastogne n’arrive cependant pas à la hauteur de Midway (1942) ou de Gettysburg (1863). En outre, aussi importante la bataille dans les Ardennes soit-elle, elle ne constitue pas non plus le point tournant des hostilités. Celui-ci s’est produit deux ans plus tôt, fin 1942, avec les succès alliés en Méditerranée, et début 1943, avec la victoire soviétique à Stalingrad.

Le général Patton a pourtant écrit que «Bastogne fut tout aussi importante que la bataille de Gettysburg durant la guerre de Sécession»...

Je ne suis pas d’accord. Vous savez, Patton a toujours eu une imagination fertile et une tendance nette à l’exagération, surtout lorsqu’il s’agissait de décrire le rôle que lui-même avait joué lors d’événements majeurs !

« Le déclin du rôle de la Grande-Bretagne »

La victoire dans les Ardennes marque-t-elle le début de l’après-guerre, en amorçant la reconstruction de l’Europe sous la «pax americana»?

Non. Je ne pense pas que beaucoup d’Américains, même les officiers, pensaient en ces termes en janvier 1945. L’écrasante majorité d’entre eux n’avait qu’une chose en tête: détruire l’Allemagne nazie, brique par brique s’il le faut, puis rentrer à la maison. Il est donc historiquement incorrect de voir l’offensive des Ardennes comme la fin de la guerre. Les forces alliées venues de l’Ouest allaient piétiner encore deux bons mois avant de franchir le Rhin, sans parler d’encercler la Ruhr, ni même de faire leur jonction avec les troupes russes à Torgau, puis exterminer chaque «Dorf» (village) insoumis entre la Rhénanie et la frontière tchécoslovaque.

Quelles transformations la bataille des Ardennes a-t-elle générées dans les grands équilibres internationaux?

Elle confirme le déclin accéléré du rôle de la Grande-Bretagne, sur les plans stratégique et opérationnel. Churchill, qui l’a décelé, en saisira la réalité quelques semaines après la bataille, lorsqu’il retrouve Roosevelt et Staline à Yalta, du 4 au 11février 1945. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les tensions entre le maréchal Montgomery et ses homologues américains durant la bataille des Ardennes. En grand naïf politique, lui n’avait pas vu la perte d’influence de son pays face aux deux futurs «Grands». Si la bataille des Ardennes, à proprement parler, n’a pas joué de rôle dans les enjeux plus larges qui furent débattus à Yalta, elle a cependant permis une explication franche avec Staline: les alliés occidentaux pouvaient ainsi prouver qu’eux aussi se battaient durement pour écraser le Troisième Reich, face à Moscou qui leur reprochait de laisser l’Armée rouge faire l’essentiel de la sale besogne.