Quand les horreurs de la Première Guerre mondiale inspirent le rock

La Première Guerre mondiale, son imagerie, ses horreurs ont bien sûr nourri le rock. Motörhead (1916), Iron Maiden (Passchendaele) ou plus récemment Radiohead pour un hommage au vétéran britannique Harry Patch et PJ Harvey qui, dans son grand œuvre Let England Shake parle de conflits, de nations et de traumatisme sans jamais citer la guerre. Des œuvres à prendre ou à laisser. La chanson/le disque sur la guerre étant un exercice des plus délicats, on en conviendra.

Au temps du conflit, les chansons tombaient dans deux catégories bien distinctes : il y avait d’un côté les chansons patriotiques qui galvanisaient les troupes ; de l’autre, celles qui exprimaient le découragement des soldats devant les horreurs et sa rébellion face aux commandements aveugles, comme la fameuse Chanson de Craonne que les Poilus entonnaient entre 1915 et 1917 avant d’être interdite par les autorités.

Cent ans plus tard, artistes de tous bords et autorités publiques s’associent pour faire devoir de mémoire. Et c’est peut-être en Belgique que ces initiatives sont les plus intéressantes. Nick Cave qui signe les paroles de l’opéra Shell Shock présenté récemment à la Monnaie, les Tindersticks écrivant pour le musée In Flanders Fields d’Ypres (lire ci-contre). La Ville de Dixmude, elle, a demandé au groupe d’avant-garde berlinois Einstürzende Neubauten de monter un spectacle dans le cadre du projet « La chute de Dixmude 1914-2014 ». Le show, présenté dans la ville flamande en novembre dernier est devenu un disque, Lament. Un disque sur la guerre, mais pas comme les autres.

Leader du groupe depuis trente ans, ancien bras droit de Nick Cave dans les Bad Seeds, Blixa Bargeld n’a jamais fait les choses comme les autres. Enfant de la guerre froide, l’homme a une approche cérébrale de la musique qu’il crée comme un architecte qui construit des bâtiments pour mieux les détruire ensuite (Einstürzende Neubauten signifie « Effondrement de nouveaux bâtiments »). Blixa Bargeld s’est plongé dans le projet quasiment à la manière d’un historien, retrouvant des bandes sonores de prisonniers de guerre récitant la Bible pour des études linguistiques (on y entend des langues qui n’existent plus comme des dialectes occitans ou corses) ou en incorporant la musique des Harlem Hell Fighters, ces soldats afro-américains qui ont combattu aux côtés de Français et ont importé le jazz en Europe.

« Je ne suis pas un historien, tempère-t-il face au journaliste anglais John Robb. Je fais de l’entertainment d’avant-garde. » Reste que Lament s’écoute (et mieux encore se vit en live) comme une reconstruction musicale de la Première Guerre mondiale.

«  Lament suit une ligne du temps chronologique. Avec le premier titre, “Kriegsmachinerie”, on met en évidence la montée des budgets de défense. » Puis vient « Hymnen », qui mélange les hymnes anglais, canadiens et allemands. « Il est établi que toutes ces monarchies européennes étaient quelque part incestueuses. Près de la moitié des nations belliqueuses utilisaient le même hymne national, mais avec des paroles différentes. » On peut aussi découvrir les télégrammes que s’envoyaient le tsar Nicolas II de Russie et le Kaiser avant d’entrer dans le conflit proprement dit sur des percussions industrielles.

Le projet est fascinant dans sa façon de nous plonger dans l’époque tout en gardant une distance bienvenue, ce qui permet au spectateur/à l’auditeur d’appréhender l’œuvre avec un regard/une oreille vierge. « J’aurais pu écrire de façon plus personnelle, mais j’ai voulu éviter cela et au contraire approcher la guerre avec une portée historique, en présenter des aspects qui n’étaient pas connus (…). Surtout, je voulais éviter que cela sonne comme la guerre. Je voulais raconter une histoire horrible de belle manière. »

La tournée Lament a dû être reportée après que Blixa Bargeld se soit blessé durant une performance. De nouvelles dates devraient être annoncées.