Christine and the Queens: «J’étais la fille du fond qui ne chantait pas fort»

Après avoir aisément rempli l’Orangerie du Botanique cet automne, Christine and the Queens sort une édition collector de son album “ Chaleur humaine ”, enrichie d’un entretien-portrait, de clips et de photos. Le concert au Cirque royal le 17 mars prochain est déjà quasi complet. Héloïse de son vrai prénom, toute menue et toute jeune (26 ans), offre des prestations scéniques originales qui révèlent son sens du théâtre et ses talents de danseuse. Dans son disque, entre Camille et FKA Twigs, elle propose un univers électro qui, à l’instar d’un Stromae, emmène la chanson française plus loin encore.

Vous préférez qu’on vous appelle Christine plutôt qu’Héloïse, afin de mieux séparer la vie d’artiste de votre vie privée ?

Oui, même si c’est sûr qu’il y a quelque chose de très poreux entre les deux. Christine est un personnage que j’ai créé. En même temps, si je pouvais disparaître dans Christine, je le ferais volontiers. J’ai de moins en moins tendance à cloisonner. J’ai beaucoup défendu l’album, j’ai fait beaucoup de concerts. Je suis grisée d’être le moins possible Héloïse et le plus possible Christine. Des fois, ça m’inquiète un peu.

Vous dites aussi que Christine n’est pas un masque derrière lequel vous vous cachez.

Je crois beaucoup au personnage qui révèle. J’ai fait beaucoup de théâtre. Quand on interprète un personnage, on s’expose d’une certaine façon. Un Hamlet n’est pas le même d’un comédien à l’autre. Avec Christine, je me donne l’autorisation d’être plus libre, plus désinhibée, plus audacieuse sans doute…

Le spectacle avec les deux danseurs, les Queens, est de fait très audacieux de la part d’une jeune artiste à l’aube de sa carrière…

Curieusement, c’est quelque chose qui ne m’a jamais intimidée, ni effrayée, ni trop freinée. La scène a toujours été pour moi un lieu de grande liberté et d’épanouissement. Tout ce que je m’autorise sur scène, la danse, c’est très naturel pour moi.

Cela pourrait passer pour de la prétention auprès de ceux qui vous connaissent mal ?

Oui. Même au début quand je me produisais seule avec mes machines, ce n’était pas toujours bien compris en première partie en France. J’entendais : Où sont les Queens ?, Où est le live ?, C’est pas vraiment de la musique…, etc. Car j’étais déjà dans un rapport très incarné, je dansais déjà beaucoup. Certains pensaient de fait que c’était très prétentieux ou que j’étais hautaine, très sûre de moi… Ce qui n’était bien sûr pas le cas. Mais ça vient aussi de mes références pas très françaises sur ce point-là. Je suis très influencée par des performers et des shows à l’américaine. J’ai toujours sincèrement réfléchi à la scène avec ces références.

Vous êtes une danseuse qui s’est mise à chanter sur le tard ?

Oui, c’est presque ça. J’avais déjà fait beaucoup de théâtre et de danse quand le chant est entré dans ma vie. Au théâtre, j’ai toujours aimé incarner des personnages, même comiques, me transformer corporellement, avec des gags visuels… J’ai toujours aimé aussi la danse classique, son côté discipliné et rigoureux. Le piano, par contre, ne m’a pas du tout procuré de plaisir pendant ma jeunesse. Je ne me trouvais pas très douée, pas très à l’aise. Au solfège, au chant choral, j’étais la fille du fond qui ne chantait pas fort. Je n’ai pas du tout prévu cette envie soudaine de chanter. J’ai longtemps été complexée par rapport à la musique. Je ne sais pas si je refoulais ou si j’ai trouvé la bonne façon de m’exprimer à un moment de ma vie où je n’étais plus heureuse au théâtre. Je voulais rester sur scène, mais je ne savais plus comment.

Pourquoi avoir fait des études comme Normale Sup plutôt qu’une école artistique ?

J’ai intégré Normale Sup, mais section théâtre, qu’ils venaient de créer. C’était d’ailleurs ça, le problème : on était des cobayes, ce n’était pas très bien organisé. Mon optique était d’aller vers la mise en scène plus que les maths modernes. Je suis fille d’enseignant et, de mes parents, j’ai hérité le goût de lire. J’ai aimé faire des études, mais jusqu’à un certain point. Je suis contente de l’avoir fait, ça me nourrit toujours.

Et puis arrive ce que raconte la chanson “ It ”, qui ouvre le disque. À la suite d’un chagrin d’amour, vous laissez tout tomber et partez à Londres où, dans un bar gay de Soho, vous rencontrez celles et ceux qui vous donnent l’idée d’oser un projet comme les Queens…

“ It ” est un peu une chanson manifeste pour moi. C’est la définition de Christine. J’y répète que je suis un homme alors que ce n’est pas le cas, puisque je suis une fille. C’est ça qui m’intéresse : la liberté de pouvoir se définir comme on veut. C’est un peu une renaissance, l’acte d’une seconde naissance. Avec tout ce que ça implique d’excessif et de drôle… “ Here ”, qui est assez tragique, raconte mieux tout ce qui s’est passé avant.

Il y a beaucoup de vous dans les textes : ce mal-être par rapport au corps, au regard de l’autre, à l’acceptation de la différence, au narcissisme…

Oui, je nourris ces chansons avec mes expériences de jeune fille et les frustrations qui les accompagnent… “ Half Ladies ”, c’est ma chanson pour toutes ces femmes qui ne se sentent pas à la hauteur de ce que la société attend d’elles. Il y a tous ces slogans de pub qui disent : Be yourself, Be what you want to be, tout en nous imposant des normes esthétiques impossibles à atteindre. Il faut être intelligente, mais pas trop. Drôle, mais pas trop. Il y a toujours ce carcan. Il faut être très belle. Si on n’atteint pas la norme, on est considérées comme des demi-demoiselles.

Vous écrivez : “ Pour chaque insulte lancée pousse un grain de beauté. ” C’est une très belle phrase. Avez-vous subi des insultes en raison de vos préférences ?

J’ai pu en recevoir sans être la plus à plaindre. Cette phrase vient de l’esthétique queer. C’est récupérer les stigmates pour en faire quelque chose de plus fort. Prendre ce qu’on a pu se recevoir dans la figure pour en faire un personnage qui surmonte tout ça. C’est une phrase qui compte beaucoup pour moi. C’est une forme d’optimisme. C’est ce que m’ont appris les travestis à Londres. J’ai pris toutes mes faiblesses, mes frustrations, tout ce qui me pesait… et je les ai converties et recyclées en quelque chose de plus fort. J’ai pu déverrouiller plein de portes qui restaient fermées.

Vous êtes partie à Londres sans certitude, désorientée ?

Je me suis mise en danger pour voir où ça pouvait me mener. Mes amis travestis m’ont maternée durant trois semaines, ils m’ont dit : Chante, invente-toi un personnage, sors de ton état. Ils m’ont littéralement remplumée. J’aurais aimé faire les Queens avec eux, mais ils avaient déjà leurs projets. Ils m’ont dit : Rentre à Paris et fais des chansons. Je suis aussi revenue parce que mes parents s’inquiétaient et que la vie à Londres coûte cher. Je me suis enfermée dans mon appartement pour écrire frénétiquement des chansons.

Votre nouvelle identité est aussi passée par le port du tailleur. Entre le Bowie, période “ Thin White Duke ”, et Katharine Hepburn…

Je dis Hepburn pour l’équivalent féminin, bravache, revendiquant le fait d’être une femme libérée, mais bien sûr que Bowie est une grosse influence. Je suis aussi inspirée par un vestiaire masculin, parce que cela donne une silhouette neutre. Ça crée une espèce d’uniforme aisément identifiable. Christine est un personnage-solution. Ce qui est drôle est que mon vestiaire de scène a complètement débordé sur mon vestiaire à moi, de tous les jours. Christine a infiltré toutes les strates de ma vie. Un projet comme FKA Twigs (alias Tahliah Debrett Barnett, auteure, compositrice, interprète, productrice et danseuse anglaise, NDLR) ça m’impressionne beaucoup, car tout est pensé. C’est l’un des projets qui, en images, m’a le plus marquée. Cela dit, moi, j’étais beaucoup plus flippante qu’aujourd’hui où je suis plus solaire, plus pop. Au début, Christine était plus Klaus Nomi que Michael Jackson. Et j’ai déjà plein d’idées pour continuer à faire évoluer le projet…

En révélant vos orientations sexuelles, vous avez aussi couru le risque de focaliser les gens sur un détail de votre vie privée plus que sur votre musique…

Je ne regrette pas une seule seconde de m’être ainsi livrée. Ce n’est pas que ça m’ait fait du bien, mais j’ai ressenti la nécessité de le préciser. Par rapport à moi et au public. Je voulais parler très naturellement de la bisexualité, comme on peut parler très naturellement de l’hétérosexualité. Le débat autour du mariage pour tous en France a aussi fait que j’ai tenu à m’exprimer. Je pense qu’il était important de dire qu’on est nombreux à être bisexuels ou autre, sans vouloir devenir le porte-drapeau d’un mouvement. Je ne me sens pas légitime pour ça. Si je peux modestement aider à aborder le sujet de façon décomplexée et calme… Les tabous commencent à tomber. Il m’a semblé que je devais le faire, vu que le personnage de Christine se pose comme quelqu’un qui refuse d’être assigné à un genre. C’est un mélange de beaucoup de sentiments que j’ai pu avoir, moi, en tant que jeune bisexuelle française. Mais je n’ai pas l’impression de m’être tant livrée que ça. Je parle d’une orientation sexuelle, je ne parle pas de ma sexualité.

L’album parle aussi avant tout des sentiments…

Quand je vois Jay-Z et Beyoncé ensemble sur scène, ça, c’est exposer sa vie privée. Moi, je n’expose pas mon couple, j’envisage un rapport au monde. Parfois, je me sens comme un petit garçon, parfois comme une petite fille. Mon désir à moi est volatil et imprévisible. Je défends juste une manière d’exister qui n’est pas trop réfléchie par rapport au genre, ni masculin ni féminin. Avec tolérance aussi. C’est un message de douceur que je défends. Mais j’ai tout entendu à ce propos : Ah, super, l’idée, c’est très marketing. Alors que pas du tout… Pour moi, ça n’a rien de croustillant. Ce n’est pas comme si j’avais dit avec qui je vivais ou que j’avais posté des photos, ça reste très pudique. Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est le nombre de lettres que j’ai reçues de jeunes qui me remercient d’en avoir parlé.

Comment s’est passé votre concert à Bruxelles ?

C’était très émouvant d’arriver devant une salle pleine… L’an dernier, j’ai fait la première partie de Gaëtan Roussel au Botanique, et je n’étais évidemment pas aussi attendue. Y revenir et voir des visages souriants dès le début, c’était déjà mesurer le chemin parcouru… C’était un beau moment pour nous tous sur scène : le public était à la fois attentif et très chaleureux, et chantait volontiers avec moi pendant tout le concert. Il n’y a rien de plus gratifiant que de savoir que les chansons ont voyagé, qu’elles appartiennent aux autres. Je les ai sentis très réceptifs aussi pendant le moment un peu plus “ clubbing ” du concert ; j’ai senti que la house music leur convenait bien ! Nous sommes sortis de scène en nous disant qu’il faudrait absolument revenir pour plus de chaleur humaine, et c’est heureusement le cas. Affaire à suivre…

En concert le 17/03/2015 à 20 h, Cirque Royal, www.cirque-royal.org