Continuer à l’ouvrir!

Des kalachnikovs contre des crayons. Faut-il que certains soient devenus fous pour tuer des hommes qui, pour dén oncer la connerie universelle, de tous bords, ont choisi de la moq uer d’un trait sur une feuille de papier ? L’impertinence resterait donc cette arme insupportable pour les frustrés et les délirants ?

La stupeur nous a saisis d’abord. Puis les pleurs. Mais très vite, ce fut la peur, irrépressible, quand nous avons compris qu’il y aura un avant et un après : l’assassinat des caricaturistes de « Charlie Hebdo » est une chape de plomb qu’on vient de plaquer sur notre liberté d’expression. Notre liberté à nous, caricaturistes et journalistes, mais pas seulement. C’est la liberté de tous les démocrates qui est menacée par la vengeance meurtrière de quelques barbares qui ne peuvent supporter qu’on pense autrement qu’eux.

Nous pouvons donc mourir pour avoir écrit et fait rire. C’est abominable, et absolument inacceptable. Mais aurons-nous la force et le courage de tenir bon ? C’est l’effet le plus insidieux de cette boucherie ostentatoire : faire taire, pousser au silence, faire rentrer dans « le rang », sous le coup de la crainte, nouvelle, de perdre la vie. Notre premier devoir de mémoire pour les morts de « Charlie Hebdo » sera donc la lutte, la résistance : continuer à l’ouvrir.

C’est contre le fondement même de notre société qu’un attentat terroriste a été perpétré, à quelques kilomètres de nous. D’où ce mercredi, cette déflagration intime qui s’est produite en nous et nous effraye d’autant plus que nous sommes déchirés à la vue du monde soudain exposé à nos enfants, et que nous mesurons les risques qui pèsent plus que jamais sur notre vivre-ensemble. Comment éviter les dérapages et les affrontements entre des pans de communautés, qui étaient déjà sous-jacents ? Comment éviter que l’attentat de « Charlie Hebdo », – le 11 septembre européen –, ne libère les haines et les anathèmes, souvent déjà tout juste réprimés, et transforme les sociétés européennes en terres d’affrontement et de rejet à ciel ouvert ?

Douze personnes assassinées au nom de « Allah Akbar », c’est un acte terroriste, dont les apparences désignent un caractère islamiste. Seule l’enquête permettra de l’affirmer et d’en donner la dimension exacte.

La première priorité sera de comprendre, sans déni. L’autre urgence, dans un contexte de soupçon et d’hostilité croissants à l’égard de l’islam, est, pour les musulmans, de prendre la parole et d’assumer ostensiblement leur place dans le camp des victimes de la barbarie. Au moment où nos sociétés occidentales n’ont jamais été autant menacées de division et d’affrontement, leur parole, seule, peut efficacement dénier le droit à des fous ou des fanatiques de tuer au nom d’une religion et d’un Dieu qui ne leur demandent rien.