Charlie Hebdo: du «Bal tragique à Colombey» aux «balles tragiques»

En 50 ans d’existence, Charlie Hebdo a secoué tous les cocotiers possibles et imaginables. Retour sur l’histoire de l’hebdo.

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En près de 50 ans d’histoire, Charlie Hebdo n’a pas cessé, à l’instar d’un autre hebdomadaire satirique du mercredi, Le Canard enchaîné, plus politique et beaucoup plus journalistique dès sa naissance il y a 100 ans, de secouer tous les cocotiers possibles et imaginables de France. Et ce en plusieurs époques.

1 Les temps héroïques. En réalité, Charlie Hebdo a deux actes de naissance distincts : l’un en 1960, l’autre en 1970. En 1960, Cavanna et le professeur Choron (Georges Bernier) créent ensemble un mensuel « bête et méchant », Hara-Kiri. L’équipe a rapidement fière allure : Topor, Fred, Reiser, Wolinski, Cabu, Gébé, Delfeil de Ton. A deux reprises, en 1961 et 1966, le journal est interdit. Comme sa devise (née d’un courrier de lecteur…) l’indique, il s’amuse surtout de choses « bêtes et méchantes », est cynique, volontiers grivois, souvent en dessous de la ceinture. C’est plutôt une bande d’anars libertaires que des penseurs révolutionnaires. Dans la France du général de Gaulle, Hara-Kiri n’est pas un journal politique, il a des visées « artistiques », il est mensuel, ce qui l’empêche de réagir sur l’actualité. Ses cibles préférées sont les représentants de l’autorité dans ces années gaulliennes, l’Eglise, l’armée, la police.

Par le biais de fausses publicités, de faux romans-photos, des « jeux de con » du professeur Choron, Hara-Kiri s’amuse de cul, fait dans le scato, moque la société de consommation et trouve l’occasion de s’en prendre à tous ceux qui n’ont pas envie de rire, les militaires, les nostalgiques de l’ancien régime, les anciens combattants, les harkis, les anciens déportés. Mai 68 est porteur de l’esprit Hara-Kiri qui a donné un coup de pied dans la fourmilière mais pourtant ses responsables n’y jouent pas de rôle : si Wolinski est très engagé, Reiser est gêné par le mouvement et Cavanna est… à l’hosto pour se faire opérer. En 1969, est créé L’Hebdo Hara-Kiri, alors que Cavanna publie désormais aussi le mensuel Charlie, magazine de bande dessinée qui publie notamment Peanuts (généralement connu à cause des personnages de Charlie Brown, d’où le titre du journal, et de Snoopy) et de futurs grands de la BD française (érotique surtout : Wolinski, Crepax, Pichard).

2 La gloire et la chute. Hara-Kiri et Mai 68 ont dépoussiéré la France du général de Gaulle ; la mort du plus grand Français du siècle sera l’acte de naissance véritable de Charlie Hebdo. Cela fait beaucoup de mauvaises nouvelles en même temps pour Eric Zemmour ! En novembre 1970, lorsque de Gaulle meurt, l’actualité vient d’être marquée par un fait divers tragique : une discothèque a pris feu dans l’Isère et 146 personnes ont trouvé la mort dans l’incendie. L’Hebdo Hara-Kiri livre sa une historique et irrévérencieuse (quoique, avec le recul) : « Bal tragique à Colombey : 1 mort ». Le ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, fait interdire la publication. Qu’à cela ne tienne : le 23 novembre, le journal reparaît sous le titre de Charlie Hebdo. « Il n’y a pas de censure en France. La France est un grand pays, civilisé, un pays démocratique, ironise alors Cavanna en une du nouveau journal : Je ne crois pas inutile d’insister, pas pour l’hebdo Hara-Kiri, qui est mort et bien mort, salauds, mais pour la liberté de la presse, qui, si on laisse faire ça sans gueuler, est bien mal partie. » Avec des talents tels que Cabu, Siné, Reiser, Wolinski, avec des potes comme Coluche, avec une France qui se décoince d’un côté mais reste de l’autre dirigée par une vieille garde jusqu’à l’avènement de Valéry Giscard d’Estaing, une France qui découvre Emmanuelle et la loi Veil, Charlie se déchaîne. Et dérape parfois. Siné appelle à « un bon génocide de CRS, de flics, de militaires, de curés, de juges, de bourgeois ».

Pour parler du racisme, Charlie titre « Un bicot lèche le cul d’un youpin » ou « Qu’est ce qu’on attend pour aller casser la gueule aux Arabes ? ». Le journal recevra un courrier d’un lecteur expliquant qu’il avait compris que c’était de l’humour mais que ce pourrait ne pas être le cas de tout le monde. Aujourd’hui, tout cela ne serait plus possible. Charlie Hebdo sera en 1981 le journal « officiel » de la candidature-canular de Coluche à la présidence. Mitterrand est élu, ce qui pourrait sembler être un aboutissement pour la bande. C’est le contraire : le journal est à bout de souffle, il n’a plus d’argent, plus assez de lecteurs. A la fin de l’année, il met la clé sous le paillasson mais a droit à un enterrement de première classe : Michel Polac lui consacre un numéro de sa nouvelle émission sur TF1, Droit de réponse. C’est le foutoir absolu. Les membres de Charlie gueulent, Renaud fume, Desproges regarde et Gainsbourg est complètement bourré et fait le con. Jean-François Kahn sera le seul à conserver sa dignité et à déplorer le spectacle. « Charlie, ta gueule », ont envie de crier les téléspectateurs sur le ton sur lequel Cavanna lança « Bukowski, ta gueule » trois ans plus tôt sur le plateau d’Apostrophes.

3 La renaissance et l’assassinat. Le retour d’anciens titres de presse est rarement une réussite. En 1992, Philippe Val, Cabu, Renaud et Gébé financement la renaissance de Charlie Hebdo. Plus de dix ans après sa disparition, le journal renoue avec son équipe de choc, Cavanna, Delfeil de Ton, Siné, Gébé, Willem, Wolinski, Cabu et une maquette identique. Le journal se vend à 60.000 exemplaires chaque mercredi mais sa sérénité est de courte durée. D’abord, on ne le sait que trop aujourd’hui, son attitude dans le seul but de la défense de la liberté d’expression dans le cadre de l’affaire des caricatures de Mahomet (nulles et pas drôles, c’est le pire) du journal danois Jyllands-Posten ouvre la porte à une série de problèmes judiciaires et bien plus graves encore quant à l’intégrité du titre et de son personnel. De plus, ce sont bientôt des querelles de personnes qui vont plomber le journal : en 2008, Siné est accusé d’antisémitisme pour une caricature concernant Jean Sarkozy, le fils du président. Philippe Val, rédacteur en chef du titre, licencie le dessinateur historique. Celui-ci part créer Siné Hebdo, qui ne tiendra pas, tandis que Val se voit « remercié » par l’Elysée qui lui offre la direction de France Inter.

Où il n’aura de cesse que de licencier Stéphane Guillon et Didier Porte qui eux aussi embarrassaient le pouvoir. Tout cela a fait dire que Charlie Hebdo était devenu un journal consensuel et un peu mou, qui, en tout cas, ne fait plus uniquement la part belle aux dessinateurs. Les dernières années étaient devenues très difficiles pour l’équipe de Charb. Régulièrement, des appels aux dons étaient lancés par ce journal qui ne vivait pas de la pub. Mercredi, il a été assassiné par des sauvages. Même si l’intention existe, lancée par l’ancien patron de Libération Serge July, de voir les autres journaux soutenir le titre à l’avenir, il y a fort à parier qu’il ne survivra pas longtemps, une fois l’émoi passé.

 

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