Les caricaturistes Kroll, Vadot, Bertrand: «Ce qui s’est passé réveille les consciences»

Pierre Kroll, Nicolas Vadot et Cécile Bertrand débattent entre eux de l’après 7 janvier, du métier de caricaturiste, des risques, des limites et bien sûr de l’impact du drame qui s’est joué dans la rédaction de Charlie Hebdo.

Béatrice Delvaux et Jean-Pierre Jacqmin se sont donc effacés pour donner tout l’espace de parole aux caricaturistes. Tous trois se sont dits impressionnés et émus par l’élan de solidarité, mais constatent aussi que dans certains pays et avec l’arrivée d’internet, les dessins se sont « lissés ». Le ton Hara-kiri ou l’humour à la Desporges avait déjà tendance à s’étioler, mais avec la disparition de Cabu, Wolisnki ou Charb, c’est une page qui se tourne. Extraits choisis.

Nicolas Vadot : « Ce qui s’est passé réveille les consciences »

Il y aura bien sur un avant et après 7 janvier, mais Cécile Bertrand place le tournant, la rupture en 2006 à l’époque de la publication des caricatures de Mahomet.

« Je me suis rendu compte à l’époque que je ne pouvais pas dessiner Mahomet. Le 7 janvier était aussi un peu annoncé. Depuis la publication des caricatures on sait que Charlie Hebdo était visé, je ne suis donc qu’à moitié étonnée de ce qui s’est passé. »

Nicolas Vadot confirme aussi que c’est en 2006 qu’il s’est rendu compte que des caricaturistes pouvaient être menacés.

« J’ai eu tendance à verser dans l’autocensure, mais aujourd’hui paradoxalement j’ai moins peur. Ce qui s’est passé cette semaine a réveillé les consciences. Quand je vois le soutien que nous recevons dans le monde entier, de la presse, des gens c’est rassurant. On s’aperçoit que le dessin politique fait partie du paysage. C’est vrai que nous faisons ce métier depuis 20 ou 30 ans et on en avait presque oublié l’utilité sociale de notre métier. Là, tout à coup, ça nous revient et c’est très rassurant pour nous. »

Cécile Bertrand souligne la différence entre 2006 et ce 7 janvier

« À l’époque des caricatures il y a eu des morts aussi dans les manifestations au Moyen Orient. À l’époque ça restait loin de nous. Cette fois, les morts sont proches et ça nous ébranle plus. »

Pierre Kroll se dit également ému de ce soutien mondial mais tient à souligner deux différences. Tous les caricaturistes en Europe ne sont pas menacés et d’autres au Moyen-Orient le sont en permanence.

« Je ne cesse de rappeler depuis deux jours qu’il y a des confrères, des dessinateurs qui vivent tout le temps sous la menace d’attentats, que ce soit au Maroc, en Egypte, en Tunisie ou en Iran. Eux, sont doublement menacés, ils ont des problèmes avec leurs états qui sont peu démocratiques et avec les fanatiques qui veulent que leur état le soit encore moins. Eux, ils sont en première ligne depuis longtemps. Aujourd’hui avec la mondialisation nous sommes nous aussi un peu en première ligne. Mais il faut préciser que Charlie Hebdo c’est un journal de combat, c’est de la liberté d’expression qui va jusqu’au bout.

Moi je suis ému quand je vois écrit en grand « Je suis Charlie » sur Time Square. Mais par contre les dessins de Charlie Hebdo sont interdits aux Etats-Unis. Ils n’aiment pas ça. C’est très bien que symboliquement tout le monde soit derrière ce journal, mais il faut savoir que Charlie Hebdo avait déclaré la guerre aux religions. Le slogan de Charb c’était : « boutons les religions hors de France ». Moi personnellement je ne le pense pas. Donc il y a la une différence. Comprenez-moi bien ça ne veut pas dire qu’ils l’ont cherché, mais c’est pour bien marquer la différence. Nous ne sommes pas tous menacés par des djihadistes à cause de nos dessins. Demain nous allons continuer à dessiner Charles Michel et Di Rupo et c’est cela que l’on doit faire d’ailleurs. »

« Ce que disait Desproges à l’époque on ne peut plus l’entendre maintenant »

Pierre Kroll : « Cabu et Wolinsky étaient des monuments qui représentent toute une époque, celle d’Hara-Kiri et les débuts de Charlie Hebdo. L’époque de l’humour bête et méchant qui s’en prenait aux femmes aux handicapés aux noirs. mais tout cela au second degré. On sait que derrière c’étaient des grands humanistes qui rêvaient que le monde soit meilleur, mais ils y allaient à fond. Aujourd’hui tout cela est moins compris. Quand je montre des exemplaires de Charlie Hebdo à mes enfants ils n’en reviennent pas. « Comment osiez-vous faire ça, moi-même ça me choque ! »

Cécile Bertrand : « Les journaux sont devenus terriblement frileux. Ce qu’on nous demande aujourd’hui c’est de divertir et pas d’avoir une opinion politique. J’ai très peur qu’on perde cette notion d’analyse politique pour rester dans l’humour très lisse. Aux Etats-Unis, par exemple, on ne fait plus appel à des dessinateurs attitrés mais à des agences dans lesquels on pêche le dessin qui ne fâchera pas. »

Nicolas Vadot : « Je pense justement que cette histoire va réveiller les consciences des journaux. Comme la presse va mal, elle doit ratisser le plus large possible et enlever tout ce qui est saillant. Donc elle doit publier des dessins qui divertissent. Heureusement je travaille dans des rédactions où ça ne se passe pas comme ça, mais il n’empêche, il y a une frilosité qui s’installe.

Je me souviens qu’au moment des affaires Berlusconi et DSK on a eu le droit de dessiner des sexes en érection, puis un jour on m’a dit « calme-toi parce qu’on ne peut plus montrer Le Vif aux enfants ». Le dessin est devenu divertissement, mais ce qui s’est passé le 7 janvier a réveillé les consciences chez les dessinateurs mais je pense aussi chez les rédacteurs. On verra dans un mois ou deux si ça dure. »

Pierre Kroll : « Tous les dessins qui ont été fait les 7 et 8 janvier sont nuls »

« Je pense que nous avons notre responsabilité aussi. Dans le mot rédacteur en chef il y a le mot « chef », mais je ne le considère pas comme un chef, je ne suis pas son employé, je n’ai pas de contrat de travail. Vous donnez le sentiment qu’on est amenés à faire un travail suffisamment lisse pour leur plaire, je ne prends pas ça comme un compliment. Au contraire quand je propose un dessin simplement humoristique au Soir, sans analyse politique, je dois justifier, parce qu’ils n’aiment pas.

Maintenant, c’est vrai qu’aujourd’hui beaucoup de dessinateurs font des dessins lisses et politiquement corrects pour être publiés un peu partout, d'abord sur internet et puis dans des publications. C’est donc le plus petit commun dénominateur qui lisse le tout. C’est là qu’il y aura peut-être un après 7 janvier.

Ceux qui pratiquent cela savent maintenant qu’il faut encore en faire moins sur l’Islam.On risque d’avoir des dessins « passe-partout ». D’ailleurs, et je me mets dedans, tous les dessins qui ont été faits le 7 et le 8 janvier sont nuls. Franchement les crayons cassés, les crayons en forme de tours jumelles, c’est lamentable. On fait des crayons cassés parce qu’on sait qu’ils vont partir dans le monde entier. Il faut passer à autre chose, j’attends les premiers dessins des jours d’après. »