Charlie unit la France, mais la divise aussi

Alors que des millliers de parisiens se dirigent déjà vers les itinéraires de la grande manifestation de solidarité entre les places de la République et de la Nation, les divisions et le climat de peur sont palpables, attisés par la présence du premier ministre Israélien Benjamin Netanyahou parmi les dirigeants étrangers qui ont fait le déplacement à Paris

Temps de lecture: 4 min

En arrière-plan, la devanture fermée et criblée de balles du magasin Hyper Cacher où quatre des « leurs » sont morts sous les balles du tueur Amedi Coulibaly, lors de la tragique prise d’otages de vendredi. À une centaine de mètres du lieu de l’assaut dont les images ont été retransmises par les télévisions du monde entier, le marché dominical de Saint Mandé est comme figé dans la douleur. Pas un étal où le récit de la tuerie ne domine les conversations. La communauté juive, très fortement représentée dans cette partie de la banlieue parisienne, s’exprime avec les mots de la révolte.

« Ils ont tué Charlie, mais ils veulent nous tuer aussi », ne cesse de répéter un groupe de jeunes garçons, kippa sur le crâne, derrière une banderole placée devant le magasin Hyper Cacher, à l’endroit même où le premier ministre Manuel Valls a déclaré samedi soir « nous sommes tous juifs ». Juste derrière, les marchands de légumes, souvent immigrés ou français d’origine arabe, cherchent leurs mots. Ahmed, 32 ans, est arrivé ici comme chaque dimanche à cinq heures du matin pour déployer ses cageots. Il a donné consigne à ses employés de ne pas réagir en cas d’insulte ou d’agression verbale. Ahmed le dit en catimini, caché derrière la porte de son camion. « Comment pourrais-je être Charlie alors que j’ai l’impression d’être, comme musulman, présumé co-responsable de tout cela ? Et comment pensez-vous que les musulmans de France réagiront lorsqu’ils verront, en tête de cortège, le premier ministre Israélien Benjamin Netanyahou qui appelle ouvertement les jeunes juifs français à rejoindre son armée pour combattre à Gaza ? »

Le marché de Saint Mandé est à dix minutes de marche de la Place de la Nation, où s’achèvera l’immense cortège attendu de plusieurs centaines de milliers de manifestants. mais ce dimanche matin, c’est la peur, les craintes de division, les blessures qui remontent à la surface. De l’autre côté de la Seine, la mosquée d’Alfortville, une autre ville de banlieue proche, est en effervescence. De nombreux fidèles n’ont pas apprécié les propos du jeune Imam Abdelali Mamoun, qui a affirmé la veille devant les caméras que les « religieux musulmans vivent aussi sous la pression de leur communauté. Ils doivent en tenir compte ». Comme si les croyants étaient les responsables… Alfortville, où vit une forte communauté juive et arménienne, a connu une feuilleton politico-religieux mouvementé lors de la fermeture de sa mosquée, qui a un temps, en 2010, été déclaré illégale. Elle a depuis été rouverte.

Un vieux commerçant du quartier, algérien, préfère laisser parler son fils, cadre dans un cabinet comptable. Ce dernier a signé une pétition « Je ne suis pas Charlie » qui circule, où l’on peut lire « la solidarité, la tristesse, mais le refus d’être insulté ». Le texte est justement le motif du petit rassemblement devant l’édifice religieux, rue de Nice, près de la Seine, aux abords d’une zone industrielle. On y lit ces phrases : « Ce dimanche est pour nous celui de la frayeur, presque de la psychose. Nous, musulmans, voulons nous associer à toutes les manifestations républicaines. Mais nous voulons aussi être respectés. Notre Prophéte est ce que nous avons de plus cher, au moment où partout les fanatiques tuent des croyants. Pourquoi l’insulter ? Pourquoi le salir ? »

Ici, « Charlie » et ses dessins corrosifs sont une blessure. Que la présence de Benjamin Netanyahou à Paris rend plus douloureuse encore. « On ne veut pas en France soutenir les assassins du peuple palestinien à Gaza. On ne veut pas que notre compassion soit manipulée », explique au même moment, sur France Info, Mahmed Ennich, l’imam de Pantin, une banlieue voisine. Le fait que le président palestinien Mahmoud Abbas soit aussi présent, qu’il soit reçu par François Hollande presque en premier ce dimanche, ne change rien. Ahmed Wouali, le responsable de l’association islamique Adda’wa que nous avions rencontré jeudi avoue sa gêne. « À l’école, les profs ont demandé une minute de silence contre les islamistes. ma fille l’a respecté, puis elle m’a appelé : Papa, c’est quoi les islamistes ? Nous sommes Islamistes, nous aussi ? «  La formidable démonstration de solidarité attendue ce dimanche à Paris aura bien de la peine à cicatriser les plaies morales et religieuses rouvertes par la folie terroriste.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
Sur le même sujet La Une Le fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une